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Full text of "Salon des aquarellistes francais"

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THE J. PAUL GETTY MUSEUM LIBRARY 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET (V% ÉDITEURS 

197, bOllLKV.MlD SAI NT-(J EltM.MN, 197 



-44" Fascicule. 



Prix : 3 fr. 50 



h 



SALON 



DES 



AOUARELLISTES 



FRANÇAIS 



TIRAGE UE GRAiND LUXE 



7/ a été lire vingt-cinq exemplaires mmiérotés svr papier des 
Manufactures impériales du Japon. 



Toutes Icx plnnchea de ret ouvrage ont (té gravées par la maison 
VICTOR MICHEL 

Et imprimées en taille-douce sur les presses de l'imprimerie 
CH. CHARDON AÎNÉ 

Le tirage typographique a été entièrement exécuté par les soins de 
CHARLES UNSINGER 



SALON 



DES 



AQUARELLISTES 



FRANÇAIS 



TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 



DEUXIEME ANNEE 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET 0<^, ÉDITEURS 

197, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 197 



1888 



OflTY CENItfi UCRARlf 




EMILE ADAN 




N Chemin de fei^me. — Chemin qui monte, 
^^ encaissé, tortueux, raviné par les pluies; 
^' des haies bizarres dont les branches, véri- 
tables parasites, sauvageons indomptés, 
s'étendent de ci et de là. Au bout du 
chemin, tout en haut, la première maison 
du village, frappée par les rayons d'un 
soleil couchant, dont la lumière s'accroche 
à la cime des arbres, laissant le sentier dans l'ombre. A droite, 
une chèvre qui broute, pensive, — comme la chèvre de M. Séguin 
dans le joli conte d'Alphonse Daudet. Puis, au premier plan, la 
fillette qui ramène la bête capricante, marchant lentement, tenant 

à la main, en manière de sceptre, une branche coupée au bois 

1 



± LE SALON DES AQUARi: LF.ISTKS FRANÇAIS. 

voisin, lu lifii. et* sujet, et cf rien est un poème exquis de 
rusticité sincère, avec ses clartés assombries, ses harmonies 
calmes, en dépit d'intensités de touches enlevées hardiment. Sur 
toute cette scène d'où s'exhale la Itonne odeur des champs, se 
voit un ciel qui sent l'orage, avec de grandes stries lumineuses 
mêlées à des gris très délicats. 

Lys et Runes. — De sa fenêtre, à l'aube, l'artiste a saisi le motif 
suivant : Une jeune fille matinale s'est donné la joie de prendre 
un bain de rosée. Elle a revêtu un peignoir blanc, chaussé des 
mules telles qu'on en voit dans F Abbé Constantin, et la voilà glissant 
furtivement à travers les couloirs du château, franchissant la 
porte, se hasardant dans les allées fleuries. Elle se sent grisée de 
toutes ces senteurs qui montent de la terre et se condensent dans 
les fleurs. Coquettement — qui peut la voir? — elle incline son 
joli minois sur les roses et sur les lys, et l'éclat des premières se 
mêle à l'éclat de son visage, et la blancheur radieuse des 
seconds se confond avec la blancheur de son teint de lait. Et tout 
aussitôt son panier est plein de roses et plein de lys, et le peintre 
vertueux qui aime à voir se lever l'aurore, a été le témoin de ce 
joli manège de jeune fille et il a voulu en perpétuer le souvenir 
en une page d'une grâce infinie. 

Le Mois (le Marie. — Ici. je ne fais pas de critique. J'interprète 
tant bien que mal des anecdotes spirituellement contées, je tente 
d'analyser des sensations, je résume en quelques lignes ce (pi'un 
observateur, qui est en même temps un artiste, a voulu dire sur 
le papier, à l'aide d'un pinceau et de minéraux savamment broyés. 
Il nous raconte sur un mode discret et en même temps distingué, 
ce qui suit : Une jeune fille, les bras chargés de fleurs, se dirige 
vers l'église du village. Elle va parer l'autel de la Vierge imma- 
culée. Derrière elle marchent la femme du jardinier et son fils, 
tous deux également fleuris. A droite, un coin du village; à 
gauche, la base d'un calvaire dont le faite se perd dans les 
branches emmêlées d'un arbre séculaire. 



E. Adan 



•» 



LYS ET ROSES 



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.Ai/,1- et S/i(>.i\\ 



■'■^ s^tta*^tMe^. 



KZa,,.',^, à'UftJ.bMJ 



EMILE ADAN. 3 

Fin d'Octobre. — Dans cette page plane le silence auguste 
des journées d'automne . On sent que pour la nature ce n'est plus 
l'été, et que non plus ce n'est pas l'hiver. Des arbres dépouillés 
élèvent leur ossature noirâtre jusqu'au ciel; le sol, jonché de 
feuillages, prend dos tons roussàtres. Au loin, un horizon noyé 
dans la brume. Parloul, siu- la terre, dans l'air, frissonne cette 
hiimidilé de novembre qui semble donner un accent plus intense 
aux verdures mourantes. Un pâle soleil se joue à travers les 
arbres et imprime à cette scène une mélancolie d'élégie. 

Le Brûluir. — Autre guitare et joyeux contraste. Dans la coni- 
d'une petite maison de fermier-général, Martine attentive brCde le 
café des Iles, le divin Moka. Elle a mis son seyant corsage rouge 
et sa jupe à fleurs. Gageons que tout à l'heure, Fanfan-La-Tulipe, 
le casse-cœur des gardes françaises, va apparaître derrière la haie 
et que la belle sera payée de ses recherches d'atours! En atten- 
dant son galant, la mignonne tourne distraitement la manivelle 
de son bridoir, ainsi que ferait une fdie de (ïreuze ou de Chardin. 

Les Dernièi^es Nouvelles. — Ceci vous représente Gavroche 
distribuant, en éclectique, la manne politique. 11 vend tout ce 
qui concerne son état, du Petit Journal au Cri du Peuple, de la 
littérature du concierge au picrate du révolutionnaire. Il s'en va 
crânement par les rues, jetant au vent du ciel les faits les plus 
improbables, les drames les plus bizarres, les scandales les plus 
hypothétiques, avec la conviction d'un enthousiaste et la cons- 
cience d'un sceptique. Son pondérateur, c'est la sacoche en cuir 
qui bat sur son flanc, à chaque pas qu'il l'ait pour avancer, à 
chaque mouvement qu'il précise pour délivrer la pâture aux 
faméliques du journalisme au rabais. 

Je viens de décrire plus haut tout ce qu'une visite à l'atelier 
de M. Adan m'a fait découvrir, tout ce que mes souvenirs m'ont 
rappelé. J'ai pris, je puis le dire, l'artiste au saut du lit, dans la 
bonne intimité du chez soi. J'ai regardé ses œuvres et ce que mes 
yeux ont vu, je l'ai retenu, noté, fixé dans ma pensée. 



4 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Je me souviens même d'un tableau destiné au Salon prochain, 
d'une scène qui y fera assurément grand bruit et dont je ne puis 
résister à indiquer le thème. Je dis bien le thème, car c'est une 
véritable symphonie pleine de tristesse dont le peintre a jeté les 
notes sur la toile. Dans un grand paysage d'hiver, sur le chemin 
qui mène de la forêt au village, passent, comme des personnages 
d'Holbein, des femmes chargées de fagots ramassés dans les biens 
communaux. Elles vont lentement, courbées sous le faix qui les 
écrase, et dans leur pose règne je ne sais quelle majesté sauvage 
qui ennoblit leur marche et leur donne une sorte de grandeur 
hiératique. 





HENRI ZUBER 



À. 



*»^ fr-s 'atelier est vaste, clair, d'une gaîté pénétrante. 

Il jS 'l - or 

é'^fj't Des meubles rares ramassés un peu dans tous les 

' ~?I^J i P^y^' ^^'^ murs des armes arrangées en pano- 
I^W^r-i JJl plies. Sur les parois, des quantités d'études 

«/' '-'' i ' iP' "^W"^ amusantes à regarder, |comme ces pages 
'W%. .t_ •^^- d'albums où Ton inscrit au jour le jour les 
'^ç^É^^COl^^i^l impressions ressenties, sortes do feuillets 
*" ^ '^ "''''détachés du livi-c de vie d'un homme qui, 

durant des années, a couru toutes les aventures sur la dunette 
d'un navire. Sait-on (jue M. Zuber a été officier de marine et 
qu'il a subitement renoncé aux longs voyages, aux péripéties 
multiples et aussi à la saveur de l'exotisme, pour se l'aire 
])einlr('? L'artiste est grand, élancé, d'une distinction un peu 

2 



6 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

froide, quand ou no le connaît pas; mais comme il se rattrape, 
dès qu'on est entré dans sa confiance, et quel charmant conteur 
il dovieni ! J'ai passé près d'une heure avec lui rautre jour et 
il me semblait quand je l'ai quitté que je venais à peine d'arri- 
ver. Nous avons parlé de ton', foui en feuilletant au hasard dans 
les cartons, tout en examinant les aquarelles terminées pour 
le présent Salon. Aquarelles prises dans le M'-^l' en Bretagne et en 
plein cœur de Paris, toutes d'une sincL-rité profonde, d'un accent 
personnel, d'une exécution habile, sans que le travail de la 
main s'y voie. 

Du Midi, je citerai les AZ/y/i'.y Mnrdiincs, un paysage d'une belle 
allure et dont la composition est puissante. Site un peu sévère, 
campagne un peu sauvage, montrant au premier plan la végétation 
vigoureuse que dessinent des arbres poussant vers le ciel leurs 
branches tordues parle mistral. Au loin, vers l'horizon, des mon- 
tagnes de neige qui miroitent, dorées. Un ciel fin, délicat, semble 
étendre sa pâle clarté sur ce tableau si plein de caractère. 

L" Port d'Antibes, paysage d(; mer. — Des barques sont 
amarrées, d'autres filent sous le vent, et toujours la neige couron- 
nant les cimes des monts sous un ciel pommelé, dans le bleu 
duquel la neige paraît se refléter. 

Encore un site du Midi. Rien que la mer et le ciel, et au pre- 
mier plan quelques arbres d'un vert noir. 

A Cannes. Dans la campagne. — Des pins, des lentisques font 
opposition avec le sable calciné par le soleil. Une chaumière — ce 
qu'on appelait autrefois une fabrique, — tranche par sa note 
claire et chantante avec les arbustes rabougris qui rampent sur le 
sol. A gauche, des collines bleuâtres précédant les neiges éter- 
nelles qui scintillent tout au loin. Un ciel calme. 

Après Cannes et Anlibes, nous voici à Saint-Malo, dans la 
rade. Cette marine est d'une délicatesse de touche exquise et 
d'un sentiment remarquable. L'artiste a su avec presque rien 
arriver à un grand effet. Sur la mer transparente, quelques voiles 



Henri Zubep. 



►;s^ 



VERSAILLES EN OCTOBRE 



:'f;iaoT;) 



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yf X^i^^eA. /u- 



' / ef\^'<u//<\f en ih'(oi>i 



l/ii^fn J^^ ^i^n^iytfy/jJf^J 



^9ff ^'aé*ft<^ A'à'^SéÙU**^^- 



HENRI ZUBKIl. 7 

se distinguent, semblables à des ailes d'oiseaux gi;^anlesques. 
Elles vont lentement, car l'air est pur et le ciel clément. La 
silhouette de Saint-Malo se découpe dans l'azur. Une mouette 
effleure en se jouant le flot qui se brise, en laissant comme trace 
de son passage un ruissellement d'argent. 

Puis nous rentrons à Paris, qui est le lieu de prédilection de 
M. Zuber et d'où il tire tant de morceaux d'un charme et d'un 
ragoût chers aux raffinés. 

M. Zuber excelle à peindre non seulement le Paris dont nous 
foulons chaque jour le pavé ou l'asphalte, mais surtout ce Paris 
vibrant qu'un rien anime, remplit, égaie ou réchaude. 

\o^ez l'Entrée duparc Monceau, avec sa grille monumentale 
que franchissent des élégantes et aussi des errants à la recherche 
du bonheur ou de la fortune; la note des toilettes, le ton éclatant 
des ombrelles, le fiacre jaune arrêté à droite, et la belle pers- 
pective des arbres qu'on pressent et qui balancent comme des 
encensoirs leur cime empanachée vers le ciel d'un bleu de mois 
de juin forment un tableau complet. 

Au Jardin du Luxembourg . — C'est la terrasse du cùlé du 
musée que le peintre a choisie, avec l'allée chère aux joueurs de 
croquet. Le printemps approche, les bourgeons des arbres 
éclatent, les feuilles poussent. La nature jette un long hosanna 
vers le créateur de toute chose. Quelques figures se meuvent dans 
ce cadre si éminemment parisien. 

Une des aquarelles que je prise beaucoup, c'est Une allée à 
Versailles, l'automne; allée qui paraît d'autant plus longue que 
les arbres (|ui l;i ((ordeiil sont elFeuillés et que leur dépouille 
jonche le sol. Véritable cadre à l'élégie de Millevoye. Déserte 
comme elle l'est, l'allée de Versailles produit une sorte de mirage 
à travers lequel se détachent des êtres sortis d'une autre époque. 
Rien n'empêche l'imagination de la peupler de seigneurs 
échappés de la Cour du grand roi, ou de galants, compagnons 
ordinaires du Régent, ou môme de cpielques philosophes prépa- 



8 LE SALON DKS AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

ranl sans s'en douter la chute; de Louis XVI. Le propre des 
(puvres où l'artiste met un peu de sa pensée, c'est précisément 
d'entraîner le spectateur dans l'infini du rêve, de l'aire surgir 
devant ses yeux les héros qu'il juge nécessaires au complément 
du cadre, d'évoquer des scènes particulières, d'exhumer du passé, 
surtout quand ce passé a eu autant d'éclat, toutes les fanfreluches 
du costume, toutes les coquetteries de la femme, toutes les élé- 
gances de l'homme, ce je ne sais quoi d'arrogant, de fier, 
d'héroïque, de fou, dont Versailles a conservé les vestiges. 

Voilà hien du bruit pour une omelette, disait Piron; voilà bien 
du bruit pour une Allée, penseront mes lecteurs. Hélas! peut-être 
auront-ils raison et peut-être n'aurai-je pas tort. Ce sont ceux 
(jui viendront après nous qui pourront seuls trancher le débat. 





MAURICE LELOIPt 



JW^i/ *"' viens (le l'cui licier une édilion des ('(iiif'r.s- 
smis de J.-J. liounseau, datée de lSi)î) et 
M^J^ publiée par Pourrai frères, éditeurs, rue 
1*^ des Grands-Augustins, o. L'édition en trois 
volumes est précédée d'une introduction 
anonyme et illustrée de gravures au burin 



'^^iÉ^^:^ signées d"A. Johannol, de Roqueplan, tle 
iS Marckl, etc. C'est, en tant que caractères et gra- 

vures, l'enfance de l'art. (À^pendant on sent dans l'introduction 
un désir de réhabiliter le philosophe, de relever récrivain, 
d'atténuer les fautes de jeunesse du héros et d'ex|)li(|uer le bizarre 
entraînement d'un penseur plein d'humanité qui prêche les plus 
nobles sentiments et qui — non-sens inexplicable — père, jette 

3 



10 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

ses enfants au gouffre de l'abandon. El ci^t homme écrira Emile! 

Dans cette autobiographie il y a du bon, du mauvais et du 
pire, de la naïveté, du cynisme et parfois des élans qui touchent 
au sublime ; par-dessus tout l'inconséquence d'un être vivant dans 
un siècle à part, au milieu d'une société brillante, raffinée, spiri- 
tuelle à fleur de peau, mais gangrenée jusqu'aux moelles, prompte 
à oublier les leçons du passé et poussée par je ne sais quel courant 
vers di\s idr-es nouvelles dont le développement devait amener 
en F'rancc un cataclysme sans équivalent dans l'histoire des 
peuples, et une révolution qui tua la monarchie en tuant le 
monarque. 

C'est presque tout un siècle qui revit dans les pages de 
J.-.T. Rousseau. Elles embrassent de 1712 à 1763 et furent 
publiées, la première partie en 1781, et la seconde en 1788, non 
sans soulever mille réclamations de la part de ceux-là mêmes 
qu'on avait regardés comme dévoués à la gloire de Rousseau. 

Depuis, le temps a achevé son travail; un siècle s'est écoulé 
et les passions ardentes ont fait place ou à la curiosité ou même 
à la sympathie. Rousseau a été classé comme un modèle de notre 
langue, comme un descriptif admirable et comme un sensitif 
entraînant. Les Confessions ont pris leur rang dans l'œuvre du 
maître, et si elles ne convainquent pas toujours, du moins ne 
scandalisent-elles plus. Elles rentrent dans un ensemble qu'il faut 
prendre tel ipiel, avec ses envolées de génie et ses petitesses 
d'homme, mais qu'on ne peut toutefois dédaigner. Elles ont leur 
enseignement et parfois leur grandeur. Rousseau, jouant l'ilote 
antique, montre aux lecteurs, avec un accent de sincérit('' ([iii 
serait impudent s'il n'était vrai, toutes les scories mêlées au \)uy 
métal de son génie, toutes les faiblesses d'une âme indécise mais 
hautaine, tous les débordements d'un jeune homme tombant 
dans le monde à un moment où ce monde même ne pouvait plus 
se conduire et était, par conséquent, impuissant à payer 
d'exemples ! 



MAURICE LELOIR. Il 

Une réaction s'est produite en faveur des écrivains du 
xviif siècle. On les a tirés de l'oubli où beaucoup végétaient, et 
aujourd'hui tous les romans licencieux que proscrivaient nos 
pères s'étal(;nt dans les bibliothèques d'amateurs, toutefois sur 
des rayons inaccessibles à la curiosité des petites filles. 

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'un éditeur dont les 
débuts firent sensation et qui, pour ses coups d'essai, voulut des 
coups de maître, tentât de nous donner une édition définitive de 
ce livre : Les Confessions; édition tellement parfaite en tout point, 
qu'elle rendît par la suite tout recommencement impossible. Cet 
éditeur, je pourrais le nommer ici si je ne craignais de violenter 
sa timidité et sa modestie. Après cela, est-il bien nécessaire de 
dire son nom? et les grands collectionneurs qui se disputent ses 
livres ne sont-ils pas aussi savants que moi? 

Ce dont je veux parler en toute liberté, puisque, aussi bien, 
après des détours buissonniers, je rentre dans mon sujet ou 
plutôt dans mon cadre : le Salon des Aquarellistes, c'est du mer- 
veilleux travail accompli par M. Maurice Leloir et dont on peut 
voir, rue de Sèze, vingt-trois spécimens d'une illustration qui 
comptera cent gravures exécutées d'après cent aquarelles du 
jeune maître. Il n'y a pas dans toute l'histoire de la librairie 
d'exemple d'un tel labeur. Quand M. Jouaust nous donna, il y a 
quelque vingt ans, sa belle édition de La Fontaine, il fit faire par 
douze peintres un sujet pour chacun des livres des Fables. Quand 
M. Roux, le richissime amateur de Marseille, voulut avoir, lui 
aussi, un La Fontaine rarissime, il associa quarante peintres à 
son projet. Ici, c'est le même peintre (jui s'est pénétré de la 
pensée de Rousseau et qui nous la rend claire, lucide, (;liarmante 
en des scènes que le thème a suffisamment préparées, mais que 
l'habileté du peintre a pour ainsi dire complétées et quelquefois 
élargies. 

Ce dix-huitième siècle restera fameux parer u'il a été le grand 
remueur d'idées et le grand semeur de vériti' Il a su résumer 



1-2 LK SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

tout ce que les siècles précédents avaient lentement indiqué, et la 
résultante de ce coup en avant, de cette percée vers la lumière 
d'un au-delà que personne ne pressentait, quoique tout !<• 
monde y travaillât, se concréta en une péripétie foudroyante 
mais nécessaire. 

Tout tient donc dans le xviii' siècle et tout est bon à écrire 
et à décrire. Pourtant, avant de s'y aventurer, avant d'essayer de 
peindre les usages, de rappeler les mœurs, de faire revivre des 
traits éclatants, de faire surgir des figures immortelles, il faut 
être remonté aux sources, avoir demandé aux contemporains 
l'autorité de leurs souvenirs, aux lieux que l'auteur des Confes- 
sions a parcourus ou habités, la magie de leurs sites, la poésie de 
leurs horizons; il est indispensable, en un mot, d'avoir accompli 
en arrière le long voyage des années enfuies; et c'est ainsi qu'on 
peut aussi sûrement que le fit Cuvier pour les monstres antédilu- 
viens, restituer dans leur intégrité les sociétés mortes. 

Je voudrais, moi qui ai regardé à loisir cette suite d'aqua- 
relles détachées de l'œuvre de Rousseau par le pinceau subtil de 
M. Leloir, consacrer à chacune d'elles beaucoup de pages d'écri- 
ture. Il me plairait assez de refaire à la suite du peintre le voyage 
(ju'ii a entrepris, de pénétrer dans les intérieurs où il est entré, 
d'écouter la conversation que tiennent les personnages, de m'ini- 
tier au secret ou au scandale du jour, d'assister aux drames dans 
lesquels Rousseau joua un rôle, de participer à ses succès, de 
me mêler à ses triomphes, d'entendre les cris de la passion 
ardente qui bouillonnait en lui monter de son cœur à ses lèvres, 
de voir ses mains supplier tendrement et ses yeux jeter les 
(lammes de l'amour vers les femmes qu'il a adorées ou haïes, 
d'être en un mot comme l'a été l'artiste» (|ui nous rend si bien son 
geste, son accent et son cri, l'ombre du philosophe, le spectateur 
caché de ses mesquines faiblesses et de ses superbes envolées. 

M. L(doir avait d«''jà, dans le Vnj/nrie sentimental et dans 
Manon Lescaut, montré U's aptitudes qui le poussent fatalement 



MAURICE LELOIH. 



U 



vers le xviif siècle; et si je dis fatalement, c'est parce que tout 
son talent le portait vers ces temps de grîice, de tendresse un peu 
libertine, d'héroïsme un peu raffiné, de scepticisme et de raison, 
de sentiment et de philosophie, d'abaissement moral et de hau- 
teur intellectuelle. Il s'est imprégné de l'atmosphère qu'on respi- 
rait autrefois. II a refait pas à pas le voyage de Rousseau tou- 
jours indécis, toujours émigrant, passant d'un site à uu autre, 
nomade perpétuel à la recherche du bonheur: amoureux s'arra- 
clianl aux baisers, aux étreintes, aux ivresses, et retombant sans 




cesse du septième ciel de la passion sur le sol défoncé des che- 
mins où son exode bizarre le ramenait pour un instant. 

Ouel grand coupable J.-J. Rousseau, mais aussi quel char- 
meur! (''est lui qui faisait dire à Veuillot, en face de la statue 
([u'on voit à Cuuiève : « ('.e Rousseau! J'ai tant de haine |)our lui 
que quand j(! le regarde je ne veux pas me souvenir des ()ages 
superbes qu'il a écrites. » 

M. Leloir a laissé la haine de côté; il est vrai qu'il ne fait pas 
montre comme le doux polémiste, de charité évangélique. Là 
n'es! [)as son rôle. Il se; contente de synthétiser en des scènes 

4 



H I.K SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

judicieusement choisies les phases de ces Confessions tant décriées 
et tant admirées, et dont Claretie, l'académicien d'Iiior, analysera 
les sentiments avec le ton exquis et l'éloquence entraînante qui 
caractérisent son grand talent. Il a pris Rousseau au début. Rous- 
seau enfant, déjà curieux et déjà vicieux comme la plupart des 
enfants, il le suit grandissant, il le montre dans toutes les condi- 
tions ([u'il occupa. Puis Rousseau devient homme, les sens 
parlent, la passion naît et les équipées amoureuses succèdent 
aux équipées amoureuses ainsi que le jour succède à la nuit. 

Je ne sais ce qu'il faut le plus louer dans les aquarelles du 
peintre, si variées, si diverses, si attirantes, si pénétrantes, où la 
délicatesse, l'esprit, l'élégance des personnages s'unissent si bien 
avec les cadres, où la variété des atours, le ton chatoyant des 
costumes, la savante combinaison des compositions, toujours si 
juste et si vraie, s'ingénient à former une suite de tableaux d'une 
perfection sans égale. Pas le plus petit défaut à signaler; bien au 
contraire, un régal exquis pour lequel M. Leloir a déployé une 
virtuosité qui sera difficilement dépassée. 

Que préférer dans cet ensemble? Est-ce le Peigne brisé? 
L'Aqueduc? Adieu Rofi! Le Vol des pommes? Faut-il s'arrêter à ce 
joli motif en cul-de-lampe montrant J.-.I. Rousseau fanatique de 
lecture et dévorant tous les ouvrages de la Tribu, la loueuse de 
livres. On se rappelle le passage: « Quand je n'avais plus de quoi 
la payer (la Tribu), je lui donnais mes chemises, mes cravates, 
mes hardes; mes trois sous d'étrennes tous les dimanches lui 
étaient régulièrement portés. » 

L' Entrevue de Rousseau r/ de M"" de ]\'ure/is est un délicieux 
morceau, digne du modèle: «C'était un pas.sage derrière sa 
maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, 
et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à 
l'église des Cordeliers. Prête à entrer dans celte porte, M""" de 
Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue! ■> Lt 
plus loin, il achève le portrait: « Je vois un visage pétri de 



MAURICE LELOIR. lo 



grâce, de beaux yeux pleins de douceur, un teint (^-biouissant, le 
contour d'une gorge enchanteresse. » 

Le Rnt, tel pourrait être le titre d'une des plus jolies planches 
(!<' l'ouvrage. L'artiste nous représente une réunion de seigneurs 
rassemblés à la campagne chez M'"' de Mentlion. Cette dernière, 
très coquette, était jalouse de M"" de Warens et cherchait toutes 
les occasions de le lui prouvei'. P^lie dit à un d(; ces messieurs 
« que M'"° de Warens n'était qu'une précieuse, qu'elle n'avait 
point de goût, (|u'(dle se mettait mal, ([u'elle couvi'ail sa gorge 
comme une bourgeoise. Quant à ce dernier artiei»\ lui dit 
l'homme, qui était un |)laisant, elle a ses raisons, et je sais (|u"elle 
a un gros vilain rat empreint sur le sein, mais si resseuddant 
qu'ont dirait qu'il court. La haine ainsi que l'amour riMid cré- 
dule. M"" de Menthon résolut de tirer i)arti de cette découverte; 
et, un jour que maman était au jeu avec l'ingrat Favori de la 
dame, celle-ci prit son temps pour passer derrière sa rivale, puis, 
renversant à demi sa chaise, elle découvrit adroitement son mou- 
choir. » 

L'Hospice des Cnléchinuè/ies; RoKssenn aux pieds de 
M"'" Basile; le Ruban volé; J.-J. Rousseau el les Vieilles; l'E.r pli- 
cation de la devise de la nuiison de Solar; le joli eu-tète ou .lean- 
Jacques n'ose ramasser le gant de M"" de lîi'eil; la Fonlai/ie de 
Héron, sont autant de sujets supérieurement traités et où se 
retrouve la saveur du livi'e. 

Que citerai-je encore de cette série de petits eliers-d'teuvre? 
Voici Dans le Laboratoire. — Le transport de la nuisicpu' de M. Le 
Maître, obligé de s'expatrier, transport ellectué pai- Tjaude Anet, 
le jardinier, et par Jean-Jacques, s'explique eu \\n joli cul-de- 
lampe. Ajoutez à cela de nombreux fleurons où tout le chai me (hi 
siècle dernier revit, et vous aurez une faible idée du colossal 
travail de M. Leloir, si vous ne contrôlez pas nu's louanges face à 
face avec la [)rcstigieuse exposition d'iuie partie de l'illuslration 
des Co/i/éssions. 



Il-, LK SAI.ON DKS AOT' A UEI.IJ^TES rRANÇAlS. 

.l";ivoiic (|iii' ji' suis l'iillioiisiasnu'' par ce travail qui a (Iciiiaiidi- 
lanl (II' làloniiomonts, d'essais, de rocherchcs, de voyages, et 
aussi une si judicieuse e()ui|ir(''liciisioa Au slyK' et une si surpre- 
iiaulc ti'aduction des scutiinculs de Tauleui-. Ou pdurrail, rieu 
(pi'eu se souvenant de la prose endamniée, pittoresque, passion- 
née, tantôt idyllique et lanlôl rlégiaque, tantôt pleine de couiis 
de conu' et tantôt d'un naturalisme si élevé et si juste, lire Jean- 
Jacques en suivant uiw à une les pages de son œuvre dans les 
pages du i)eintre (pii vient de lui élever, de concert avec un édi- 
teur plein de l'asie discret et de magnificence de liant goid, un 
moniniieiil (|ui déli<' toute comparaison. 





VICTOR GILBERT 



^ 'est dans son atelier de Favcnue Frochol que 



W^A ^hll ri ^^ ^"^^ ^^^^ trouver le peintre. J'ai ^ 
M^^ iilt^f''ifr ' ' Yoir ses œuvres sans la fastueuse mis 




voulu 
mise en 
^ i scène de la rue de Sèze, dans la bonne et 
• à saine intimité du travail, et j'avoue que je 
.^M:''- ii'^i P^s perdu ma journée. Je suis mr'UK! 
"^jrjJt- < tellement enchanté de cette visite faite à 
l'improviste, que je me propose de la recommencer chez d'autres 
membres de la Société des aquarellistes. J'y ain;ii plus d'une 
surprise heureuse et j'y ferai plus d'une trouvaille (|ui donne- 
ront à mon travail une sorte de piment. 11 est si difficile de 
remplir le rôle de critique durant des années sans tomber 
dans des redites inévitables, qu'il me paraît bon, parfois, de 

s 



18 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

jouer le personnage d'un fantaisiste. Du reste, je n'ai ni sys- 
tème, ni ligne de conduite, et j'approuve les opportunistes qui 
ont rompu avec les vieilles traditions. Il faut être de son temps, 
rire avec les jeunes et légiférer avec les ancêtres et non pas être 
toujours jeune ou toujours vieux, ^"y a-t-il pas temps pour tout? 

M. Victor Gilbert me met à mon aise. 11 aime la vie de la cité, 
la gaîté de nos rues, le fourmillement de nos places, l'éclat radieux 
de nos jardins, le brouhaha de nos halles, l'étincelante apothéose 
du quai aux Fleurs ou du marché de la Madeleine. Il mêle volon- 
tiers le mouvement des foules qui dégage une sorte d'éloquence 
muette, avec le voluptueux eni^Tement des parfums qu'exhalent 
les roses ou la violette. Il excelle à dire les paysages parisiens, 
ceux qu'on décou^Te sur les berges de la Seine et que forment des 
bouquets d'arbres portant fièrement leur sommet qui émerge 
au-dessus des parapets. Il connaît cette lumière particuhère de 
Paris, lumière qui semble composée de poudre d'or impalpable 
dansant dans un gai rayon de soleil. En un mot, il a la passion de 
Paris et tout comme un Mercier du pinceau il écrit au jour le 
jour des pages où la capitale revit sous ses aspects pittoresques 
ou enchanteurs. Rien qu'avec les sujets que l'artiste a jetés sur la 
toile, on ferait un joli musée dont Zola serait le cicérone coloré. 

J'ai vu dans l'atelier du peintre plusieurs aquarelles destinées 
au Salon des aquarellistes de 1888. 

Voici d'abord un coin du quai aux Fleurs. Sur le premier plan 
se devine le tribunal de Commerce, pendant que de l'autre côté 
de la Seine se voient en silhouette perdue, le théâtre de l'Opéra- 
Comique et le Châtelet. Mais le vrai tableau, c'est un amoncelle- 
ment de fleurs s'étendant en bordure sur le trottoir du quai et 
formant le fouillis le plus adorable qui se puisse rêver. Les cou- 
leurs les plus disparates, les tons les plus variés, les espèces les 
plus diverses, les nuances les plus opposées se jouent les unes 
dans les autres, se rehaussent, se combinent, s'amalgament pour 
former une harmonie tantôt douce comme une mélodie, tantôt 



Victor Gilbert 



•i?^ 



LES BULLES DE SAVON 



DiaUJlO HOTai'/ 



y:(Mk'< 'A<\ ^Mj.ujîi ?:aa 




.A<w />////(".(■ i/c f^trvo 



..■ff, S^'^Sntf^H 



VICTOR GILBERT. l<) 

colorée comme une symphonie. Pas de violences, pas de heurts, 
mais bien un ensemble du plus gracieux effet. Ce tableau fleure 
bon, ainsi qu'on disait autrefois. Il embaume les passants, il par- 
fume l'atmosphère, il semble jeter sur les visages dos oisifs et des 
jolies femmes qui cèdent à la tentation de l'odeur et de l'éclat des 
fleurs, une véritable lueur printanière. Deux bonnes sœurs se 
sont arrêtées et, Dieu me pardonne! elles envient les roses s'épa- 
nouissant sous la chaleur du soleil. Des paysans lézardent, des 
flâneurs hument les arômes, tout comme Gavroche hume la 
vapeur des mets aux cuisines des restaurateurs. Un ciel discret 
couronne cette johe vignette de notre Paris, pendant qu'une 
poésie pénétrante l'enveloppe et que des rumeurs vagues semblent 
monter et se perdre dans l'infini. L'exécution de cette aquarelle 
est irréprochable, en ce sens qu'elle est précise sans sécheresse 
et puissante sans crudité; un je ne sais quoi qui est de la grâce et 
de la vérité. 

Dans une autre aquarelle, M. Gilbert nous fait pénétrer dans 
un intérieur de maison sise en quelque banlieue de Paris. Devant 
la maison, une manière de jardin-cour qui sert d'annexé à l'habi- 
tation. La ménagère a transporté au dehors un large baquet et 
comme elle estime que les blanchisseuses modernes brûlent le 
linge avec les acides, elle fait sa lessive elle-même. Tout auprès, 
un enfant souffle des bulles de savon. Ce qui amuse dans cette 
page, c'est l'arrangement un peu hétéroclite du jardin, la réunion 
d'objets bizarres qui s'y trouvent. Ici, un seau et une bouteille 
d'eau de Javel; à gauche, une table et une chaise de bébé. 
Là-bas, des linges qui sèchent, un arrosoir accroché à la muraille 
et grimpant autour des fenêtres, encadrant la porte, des plantes 
qui s'enroulent et semblent fixées dans le plâtre par des ramures 
minuscules. 

Toute l'habileté du peintre s'est concentrée sur les objets 
inanimés qui deviennent des natures mortes enlevées avec une 
virtuosité qui rappelle le coup de main d'un Chardin. 



-20 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Dos oignons de Chardin! des chefs-d'œuvre! s'écrie volontiers 
Juli's Dupré, qui a le fétichisme de ce maître. Je crois qu'il s'inté- 
resserait beaucoup à la nature morte, où le peintre fait se jouer 
ensemble sur une table, autel des cuisines, une casserolle de 
cuivre, un poulet, des oignons, des oignons! et là-bas trônant, une 
marmite noire, des pruneaux, de la salade, le tout furieusement 
et crânement peint. 

M. Gilbert a en projet, à l'heure où je lui rends visite, d'autres 
scènes dont les ébauches me font souhaiter de les voir terminées. 
Des rues de Rouen avec le côté archaïque d'une architecture 
amusante et le grouillement tout réaliste des figures qui y 
passent, s'y arrêtent, y séjournent, soit devant une affiche, soit 
autour de l'étalage de la laitière dont les pots étincellent, soit 
enfin bouche bée devant le boniment naturahste d'un marchand 
d'orviétan. 





MAX CLAUDE 




L y a un lyrique dans cet artiste. Ses œuvres précé- 
dentes me l'avaient fait pressentir, et il m'a suffi 
d'une causerie faite l'autre malin, pour donner un 
corps à mes pressentiments. Tout en fumant un 
cigare, je voyais une à une les esquisses qui gar- 
nissent les parois; ces esquisses de peintres, qui 
sont pour l'observateur des symptômes, expliquent 
un tempérament, de même que les cahiers de certaines jeunes 
filles sont pour les moralistes comme les points lumineux s'échap- 
pant des âmes vierges. 

La nature exerce une grande influence sur M. Max Claude; 
cette nature sereine, altière, hautaine et cependant joyeuse et 
saine, qui est à la fois une joie pour les yeux, un émerveillement 

6 



22 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

pour l'intelligence, un apaisement pour la douleur. La nature, 
mais c'est tout; le brin d'herbe aussi bien que la forêt, la mon- 
tagne aussi bien ([ue la mer. Elle a pour fasciner : et la terre 
si ondoyante et si diverse, et le ciel si multiple, et l'horizon si 
profond! Ses mille voix passent du soupir à la caresse, de la 
caresse à la colère, de la colère à la tempête, et la nature est 
belle, admirable, sublime, même quand elle est terrifiante. 

Chacune de ses phases se relie, s'enchaîne, ainsi que les 
strophes d'un poème qui serait écrit par un dieu. C'est pom'quoi 
les amoureux de ses beautés, les adorateurs de ses forces, savent 
si bien traduire les unes et les autres. 

Je n'en veux pour preuve que les quatre aquarelles impor- 
tantes exposées cette année par M. Max Claude : le Matin, le 
Midi, le Soir, la Nuit. 

Je les rappelle ici telles que je les ai notées, ces pages symbo- 
liques traitées avec une éloquence raffinée, relevées de je ne sais 
quelle grandeur agreste. 

Le Matin. — On est en pleine campagne. A di'oite de l'aqua- 
quarelle, le mur qui borde un parc seigneurial. Des arbres en 
fleurs disent le printemps — ce matin de l'été, de même que k 
matin est le printemps du jour! — Sur la route, un homme 
chevauche lentement. Il a quitté la ferme dès l'aube et, dirigeant 
son cheval, en tirant un autre par la longe, il va vers le champ 
que tout à l'heure il faudra défoncer, éventrant ainsi la vieille 
terre pour la faire créer de nouveau. Un chien suit, liuinanl les 
fraîcheurs de la rosée. Pas un bruit dans la plaine, si ce n'est le 
chant des oiseaux et pas un souffle dans l'air. Un ciel délicat, 
bleuté, ciel d'apothéose, se dore lentement sous les premières 
caresses du soleil qui monte majestueusement dans sa gloire d'or 
et de pourpre. 

Le Midi. — Un coin de Normandie par delà Villers, mais 
Villers dans les terres. Site un peu sauvage, très sablonneux. Un 
Douet, — c'est le nom qu'on donne aux sources là-bas, — épand 



Ml 



Max Claude 



•^ 



LE MIDI 



MAX CLAUDE. 23 

ses eaux que traverse un chemin plein d'ornières. De vieux 
arbres, aux cimes recourbées par l'âge et aussi par le vent qui 
vient des océans, ombragent le Duuet dans une sorte de cirque de 
verdure. A quelque distance, une chaumière recouverte de paille 
et couronnée d'iris flamboyants. Des vaches passent gravement, 
une à une, à la file indienne, et leur silhouette se découpe vigou- 
reusement sur les fonds. Au loin on devine la mer et le grand 
large, dont les vents chassent les nuages qui fuient en troupeaux 
éperdus. 

Le Soir. — La route de La Fère déjà explorée par l'artiste, 
mais vue d'un autre point. Les maisons du village s'alignent sur 
la gauche, montrant en écharpe leur architecture si primitive. 
Des chevaux sont arrêtés à la porte de la maréchalerie ; une 
enseigne indiquant quelque hôtel du « Lion d'Or » ou du « Coq 
Hardi », se balance en grinçant ù l'extrémité d'une potence 
rouillée par les pluies; sur la chaussée, des poules picorent. Sauf 
les chevaux qu'on ferre, personne ne chemine sur la route. Le 
paysan est encore aux champs et il ne l'abandonnera qu'à la 
minute dernière où le jour décru va devenir presque la nuit. 
Alors les oies et les dindons seront ramenés à la ferme, les bes- 
tiaux égaieront de leurs sonnailles le calme du jour tombant et 
les chevaux mêlés aux gens martelleront de leurs pas alourdis le 
sol qui frémira sous leurs battements incessamment répétés. 

M. Max Claude nous montre le soir avant la rentrée, tel que je 
l'ai expliqué plus haut, sans le complément que j'ai ajouté au 
tableau. Le soleil doux, enveloppe, embrasse la nature de ses 
derniers rayons, dans un ciel où le jaune se mêle et se fond avec 
le bleu. Ce qu'il y a de particulier dans cet admirable morceau, 
c'est la fluidité de l'atmosphère ; cette intensité de lumière mou- 
rante qui baigne les objets et qui est absolument exquise. 

La Nuit. — Tout dort, nulle trace d'humains, si ce n'est la 
charrue, délaissée au bout du sillon creusé. Partout, dans l'ombre 
transparente, apparaissent des champs et des arbres. Sur la droite, 



24 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



aux plans secondaires, des collines. Traversant la composition, 
une rivière qui coule lentement et dans laquelle se reflètent les 
peupliers solennels qui couvrent ses berges. Un ciel tourmenté, 
farouche, vertigineux, fait s'entrechoquer comme des monstres 
énormes des nuages arrachés à quelque ciel tragique, tel que le 
ciel qui roule sur la tète du roi Lear et de Cordélie perdus dans 
les landes, en la tragédie de Shakespeare. 

Et dans ce tableau si poignant, si humain dans son natura- 
lisme, la terre seule vit, soupire, travaille, immuable recommen- 
ceuse des labeurs éternels et des éternels enfantements. Derrière 
les feuilles d'un chêne, la lune se devine, encore discrète, mais 
pourtant assez puissante déjà pour pénétrer des ses clartés 
nacrées ce mystérieux et attirant paysage que l'artiste a vu à 
travers son âme de rêveur. 






GEORGES VIBERT 






--S# ouT dernièrement j'étais chez le peintre 



'>'|ll^ 



If .• 



ys> 



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et pendant qu'il travaillait nous échan- 
V gions des idées un peu à propos de tout. 
i A> " Incidemment nous parlâmes des maîtres 
K |,r ? anciens préludant à leurs futurs chefs- 
"^ "^ ^ d'œuvre par les durs travaux de l'apprenti, 

préparant les toiles, broyant les couleurs, 
s'assimilant logiquement tous les procédés matériels d'un art qui 
ne vit pas seulement d'idéal. A ce propos j'amenai la conversa- 
tion sur la manœuvre de notre époque, et je forçai M. Vihcrl à 
s'ouvrir enfin sur les recherches chimiques qu'il a été amené 
à tenter, et qui sont en train de modifier la facture de l'aqua- 

7 



26 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

relie. Je sai.s combien raiiistc est impressionné des désastres 
que l'humidité ou les rayons du soleil peuvent occasionner aux 
œuvres si fugitives traduites avec des couleurs à l'eau, et je 
voulais tâcher de saisir les moyens qu'il emploie depuis plusieurs 
années pour parer à cet inconvénient. 

M. Vibert voulut bien se rendre à mon désir; et c'est presque 
sa conversation sténographiée que je traduis à cette heure : 

Les couleurs qui, d'abord, sont chimiquement pures, ce qui 
est rare actuellement, sont broyées avec une substance destinée 
à leur servir de lien et délayées à l'eau; tant que l'artiste ne 
chauffe pas son papier, ces couleurs se comportent comme les 
couleurs à l'aquarelle ordinaire, mais aussitôt qu'elles ont été 
chauffées à cent vingt degrés, le lien se fond et emprisonne toutes 
les particules de couleurs comme dans le mortier les grains de 
sable sont amalgamés par le ciment. Vue au microscope l'aqua- 
relle alors est semblable à un nougat dans lequel les parcelles de 
la poudre colorante jouent le rôle des amandes. 

En cet état l'aquarelle est absolument imperméable à l'eau ; 
et, comme la substance qui forme le lien est inattaquable par les 
acides les plus violents et par la plus grande partie des alcaUs, il 
s'ensuit que le travail de l'artiste qui m'occupe est protégé com- 
plètement, à moins de détruire le papier sur lequel il est fait; 
encore pourrait-on, si Ton cherchait la solidité absolue, peindre 
sur bois, sur pierre ou sur métal — le procédé de M. Vibert s'y 
appliquant parfaitement. 

Mais cette soHdité n'est pas l'unique but que ce dernier pour- 
suit. Il trouve dans l'emploi de ses couleurs une grande commo- 
dité pour l'indication de ses sujets. Ainsi, par exemple, il fixe son 
ébauche et il revient avec des retouches qui sont d'autant plus 
libres qu'il ne craint pas d'abîmer son premier travail. Si les 
retouches ne lui plaisent pas, il donne un coup d'épongé et tout 
est dit; l'ébauche reparaît intacte, ce qui offre ce véritable avan- 
tage de ne pas atténuer l'esprit que l'artiste y a pu mettre. De 



J.- Georges Viberï 



•^ 



UN GRAND CHEF 




ii/i t/m/u/ C/u 'f 



■• .i^.' ai#,^/,«^^>v 



^.Sil..^Mt^ if.-'iiù/.^^^. 



GEORGES VIBERT. 27 

plus, il y a des tons que l'aquarelliste ne pourrait jamais obtenir 
autrement; ainsi de certains rouges que j'avais trouvés très puis- 
sants et qui n'ont été obtenus qu'à l'aide de plusieurs glacis suc- 
cessifs sur un fond de vermillon. 

Dans l'aquarelle ordinaire, à mesure que le modelé se termine, 
on ne peut plus employer de touches largement posées, dans la 
crainte de détremper le dessous, et lorsque l'on veut pousser le 
fini, surtout dans des sujets de petite dimension, on est obligé de 
recourir au pointillé qui est le triomphe du miniaturiste et du 
retoucheur de photographies. Avec son procédé, M. Vibert peut 
faire aussi mesquin et aussi sec que n'importe qui, mais alors 
c'est de sa faute, car il peut, lui, aller largement et à grande eau. 

M. Vibert peint sur du papier ordinaire, mais il a la ressource 
de rendre ce papier imperméable au point qu'il désire et selon la 
nature des objets qu'il veut représenter. Il laisse au papier tout 
son grain ou bien il le rend plus lisse, à l'endroit des chairs par 
exemple, en l'enduisant d'une ou de plusieurs couches de blanc 
qu'il fixe ensuite. 

L'ambition de M. Vibert n'est pas d'assurer à ses œuvres 
une durée matérielle illimitée; s'il s'est donné tant de mal, c'est 
surtout pour perfectionner les outils dont tous les peintres se 
servent; c'est pour enrichir leurs palettes de tons nouveaux qui 
soient solides; c'est pour (jue l'aquarelle ne soit plus un « déjeu- 
ner de soleil » selon l'expression d'un de mes confrères; c'est 
enfin pour faciliter le travail d'exécution qui est constamment 
entravé par les accidents que font éprouver la mauvaise qualité 
des produits que livre le commerce. 

M. Vibert ajoutait encore, et je rapporte fidèleuieul ses paroles 
qui, cette fois, ont été écrites presque sous sa dictée : 

« Vous me direz que le génie n'a pas besoin de tout cela, 
qu'on peut faire des chefs-d'œuvre avec un humble morceau de 
charbon, et que toutes les couleurs qu'on met sur la palette ne 
font pas la peinture. Il y a môme des siècles qu'un Pline se 



-28 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

plaignait déjà que les artistes de son temps employaient trop de 
couleurs différentes, et qu'il regrettait l'époque où Apclle enfantait 
des œuvres immortelles avec quatre couleurs : du jaune, de 
l'ocre rouge, du noir et du blanc. » 

J'ai tenu à faire entrer dans un livre consacré tout à l'aqua- 
relle ce manifeste d'un homme qui a été un des plus actifs et des 
plus ingénieux à la faire revivre. Je ne prends pas parti pour ou 
contre le procédé qu'il préconise ; je l'explique, laissant à l'avenir 
le soin de le classer. Seulement, il m'a paru intéressant de mettre 
en relief les recherches, les efforts et les résultats de M. Vibert. 
Il mêle un peu de science à son art; il fait passer par les cornues 
de l'alchimiste les couleurs du créateur d'idéal; je n'y vois pas 
grand mal. Je constate, tout au contraire, un désir de renouveler 
des matériaux insuffisants, de leur donner l'éclat qui égaie et la 
durée qui rassure. La tentative n'est pas d'un esprit ordinaire et 
je me sens porté à défendre, devant ses résultats, celui qui a entre- 
pris la campagne. 

Du reste, cette préoccupation de rendre durables les aqua- 
relles se manifeste aussi dans un autre ordre d'idées ; et voilà que 
les pastellistes, eux aussi, sont dans la joie. N'assure-t-on pas 
partout qu'un des leurs, M. H. Lacaze, a découvert un procédé 
qui « fixe le pastel sans lui faire perdre de sa fleur ni de ses 
colorations ». 

C'est un signe des temps. Tout créateur rêve d'assigner à son 
œuvre une durée éternelle. Quoi de plus naturel, en somme. Un 
être qui se sent doué, crée quelque chose sur la toile ou sur le 
papier. Il a foi en sa conception; il croit y avoir mis le meilleur de 
sa pensée, le je ne sais quoi d'ailé, de lumineux, qui palpile en 
son âme; il rêve pour son enfant des destinées brillantes; il 
aspire, en un mot, à la gloire posthume; et, s'il trouve les moyens 
de rendre cette œuvi-c plus forte que le temps (jui détruit tout, il 
considère la trouvaille comme un bienfait. Nos pères, les 
ancêtres, en étaient à la peinture à l'œuf. Que n'eussent-ils pas 



GEORGES VIBERT. 



29 



fait s'ils avaient connu les perfectionnements apportés aux pro- 
cédés qu'ils avaient à leur disposition? Les œuvres de leur génie, 
celles qu'ils avaient conçues et enfantées dans la douleur des 
accouchements laboi'ieux n'auraient guère gagné à cette pratique 
toute matérielle, mais la grâce naïve de leurs balbutiements, la 
poésie de leurs rêves, la 
résultante de leurs efforts 
se seraient affirmées en 
des morceaux plus vigou- 
reusement incisés, et 
plus à l'abri des ravages 
des siècles. 

Je ne saurais donc 
pas partager l'opinion de 
mes confrères qui vou- 
draient qu'au point de 
vue de la facture l'art 
restât â son point de dé- 
part, et que la pensée 
seule se manifestât 
avec les éléments que 
nos pères alfectioii 
naient, parce qu'ils n'eji 
avaient pas d'autres à 
employer. 

Sous ce rapport M. Vibert aura accompli une véritable révo- 
lution. Esprit inquiet et chercheur, il a osé pour l'aquarelle ce 
que de iNittis avait réalisé, bien avant M. Lacaze, pour le pastel. 
Car, ce qu'on ne sait pas, c'est que de Nittis assurait à ses œuvres 
une inaltérabilité dont les années prouveront la valeur. Sur un 
fond préparé à la cire il promenait ses crayons, et ceux-ci acqué- 
raient à la fois de la douceur, du velouté et de l'éclat. 

Le soleil et l'humidité étant les agents destructeurs de la pein- 




30 LK SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

tare à l'eau, M. Vibort a entrepris de rendre leur action inoffen- 
sive; et, en cela déjà, il est digne de notre intérêt. D'autant plus 
digne qu'il ne travaille pas pour lui tout seul, qu'il ne se réserve 
pas le bénéfice exclusif de ses trouvailles, qu'il en fait bénéficier 
tous les confrères qui veulent bien s'adresser à lui. Le peintre 
s'est fait chimiste pour tous; et son laboratoire, de même que son 
atelier, n'est pas fermé. Aucune muraille de la Chine ne l'enserre. 

On pourra voir cette année des aquarelles exécutées exclusi- 
vement par les moyens préconisés par le peintre, et avec des 
couleurs préparées selon sa foi^mile ; cniTC autres : El Puchero; — 
Uti grand chef: — Dans la fieige; — Plus de peur que de mal; — 
Sous la tonnelle. 

El Puchero. — Ce titre un peu énigmatique est bien connu 
des Espagnols. C'est le nom du mets national par excellence, du 
plat qu'on sert sur la table de la reine régente et dans l'écuelle du 
bohème; c'est pour l'Espagnol ce qu'est le plum-puding pour 
l'Anglais. Or, un pauvre hère, assis sur un banc de pierre, un 
vieux tout ravagé par l'âge et dont la face semble de la brique 
pétrifiée, tient de ses mains tremblantes la petite marmite dans 
laquelle la soupe aux pois mijote, laissant s'échapper de ses 
flancs un arôme enivrant. Lentement il porte la cuiller à sa 
bouche et au contentement qui anime sa face parcheminée il 
semble qu'un dictame puissant, presque divin, touche ses lèvres 
et chatouille son palais. Ce vieux goûte vraiment là une de ces 
félicités que la brute humaine, quand la flamme qui en fait un être 
pensant est absente, considère comme la plus grande somme 
d'idéal à laquelle elle pouvait atteindre. 

Notez que ce que je décris tout le monde peut le contrôler. 
Le peintre a mis dans son personnage tant d'esprit, tant de natu- 
rel, et la science physionomique qu'il a prodiguée est si vraie, si 
vivante, que ce bonhomme devient ainsi qu'un sujet d'étude, 
en un mot : quelqu'un. 

Un grand chef. — Encore un caractère cerné sur le papier, le 



J. -Georges Vider t 



EL PUCHERO 



1 



MilUlV 



<>ayii;>;.ri .1:1 




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'■^Ift "f fut? fut t./." 



t- ^■•■'.■-.;ïia««u. 



m rcurrra I IDMSV 



GEORGES VIBEllT. 31 

profil d'une médaille à l'effigie de la vanité. Ce grand chef c'est, 
si vous le voulez, un Vatel avant la tragédie qui ensanglanta Chan- 
tilly le jour où Condé voulut y recevoir Louis XIV. L'arliste nous 
le montre dans sa gloire, la superbe sur le fi'ont. Il est vu de face, 
dans son costume de combat; le cordon bleu traverse sa poitrine 
que la majesté fait bomber. La tète est curieuse, scrupuleusement 
fouillée; les yeux sont quelque peu sceptiques. On sent, en regar- 
dant ce Caractère, qu'il est puissant dans le monde. Ne com- 
mande-t-il pas à l'estomac, ce siège de toutes les générosités, 
quand il est bon, ce réceptacle de toutes les mesquineries, de 
toutes les cruautés, quand il est malade. Notre grand chef a une 
pose de dominateur. Il connaît toute l'importance de sa mission. 
Il sait qu'un bon dîner vaut mieux qu'un beau discours et que 
souvent les démêlés les plus graves se sont dénoués à table, 
devant un plat savamment élaboré. Il est plus que clief, il est 
chef avec ostentation ! 

M. Vibcrt, qui a de l'humour «jusqu'au bout des ongles», se 
plaît à en saupoudrer ses conceptions. Il laisse lire entre les 
lignes tout ce que son cerveau a rêvé ; il précise sans souligner, 
effleure sans creuser. Il y a en ce peintre de l'observation telle 
que Hogarth en mettait dans ses pages. 

Dans la neige, mais c'est le fin du fin de la charge et de la 
bonne satire: imaginez un paysage des environs de Rome, sous 
la neige. Cette dernière tombe à gros flocons, tellement dense 
que l'atmosphère en est obscurcie. Les chemins ne se voient 
plus, les arbres semblent des fantômes blancs agitant leurs 
branches comme des bras menaçants. A l'horizon, des lignes 
indécises indiquent les maisons perdues dans la neige. Comment 
un prince de l'église se trouve-t-il, en pareille occurence, à pied 
dans ce désert blanc? N'a-t-il pas commandé son carrosse, ou 
bien a-t-il été surpris subitement par la tourmente qui l'aveugle? 
Toujours est-il qu'il fait contre fortune bon cœur et qu'il a pris 
bravement son parti de l'inclémence du temps. Il va contre le 



32 



LE SALON DES AQUAIIELLISTES FRANÇAIS. 



vont, abrité sous un parapluie rouge, marchant dans la neige et 
laissant derrière lui la trace de ses pas imprimés en haut relief. 
Le vent enroule son manteau autour de son corps sec et nerveux, 
et il enjambe furieusement, luttant contre les éléments qui se 
jouent de sa pourpre cardinalice. Derrière lui, loin, bien loin, se 
voit la silhouette d'un officieux, à profil de Bazile, traînant d'une 
main que le froid engourdit la valise où monseigneur a logé son 
impedimenta de route. 




LIBUAIHU: AHTISTIOI i:. — II. LAUNETTE ET C", ÉDITEUllS 

197, IIOl'I-KVAnD SAINT-cJKnSIAIN, PAIIIS 



PREMIERE ANNEE 



SALON 



DES 



AUL A HELLISTES 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 








A Société des Aquarellistes français est aiijùurd'liui une iustilulion. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du j)uljlic et des 
amateurs la place d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Ghamps-Klysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salon des Aquarellistes français. 

Cette publication contiendra une nionograpbie liumo- 
risticpie et critique sur cliaque peintre, par M. Eugène 
Montriisier, et la reproduction par la pbotogravure 
de jilusicurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des .\quaivllisles nous a accordé le privilège de cette publication, el 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarcllisles français formera un charmant volume format in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

.\vec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aipiarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

Piix de l'ouvrage complet 70 t'r. » 

Divisé en 20 fascicules liebdomaduires à 3 fr. 50 

// sera tiré 2o exemplaires },uwtrot(>s sur papier des inanufactures du J'ipon, cpreuves 
avant la lettre, au prix de 150 francs l'ùuvru(je complet. 



PAKIS. — TVr. U CliAMEHOT. —20 S 2 9. 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. - II. LAUNETTE ET C'% ÉDITEURS 

197, BOULKVAUD SAINT -GERMAIN, 197 



Fascicule. 



Prix : 3 fr. 50 




M"'^ MADELEINE LEMAIRE 



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N peut (lire de celle arlisle qu'elle a conquis 

\ ,, ses grades par la seule force de sa 

'■éJitf 't^\<. <^^%^ volonté. Du talent elle en avait, elle 

vW/i^'^--^i WWmi ^^ ^ toujours eu; mais ce talent, il 

rJUiT fallait le faire accepter par le public. Et 
^t. . le public, composé bizarre, ramassis de 
badauds, se tenant bouche bée devant 
la mouche qui vole, acceptait diflicile- 
ment les œuvres, les di.cutait, les critiquait tout simplement 
parce que leur auteur était une femme. Il partageait cette opi- 
nion un peu paradoxale que Théodore Rousseau émettait devant 
moi, à table, un soir qu'il était en veine d'épigrammes : « Les 
femmes ne concluent pas. » Assurément, aujourd'hui, il change- 






34 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

rait sa manière de voir, et il rendrait justice à la vaillance avec 
laquelle certaines, peintres ou littérateurs, persistent dans leurs 
idées. 

L'homme est ainsi fait que « nul n'a de talent hors lui et ses 
amis ». Et la femme, pour l'ouvrier de la pensée, la femme artiste 
s'entend, n'a pas le cerveau suffisamment équilibré pour lutter 
avec avantage. 

Les faits, malheureusement pour le roi de la création, parlent 
contre lui, et je pourrais, si la tâche ne me semblait pas aride, 
ou plutôt inutile, lui jeter à la tète vingt noms qui sonneraient 
une jolie fanfare. 

Je préfère m'en tenir à celui que j'ai placé en exergue en tête 
de cette étude, et expliquer en quoi la femme distinguée qui le 
porte est supérieure à bien des hommes, autant par son imagina- 
tion et par les développements qu'elle donne à celle-ci, que par 
la façon dont elle traduit de la pointe de son pinceau les rêves, 
les chimères et les fantaisies qui voltigent autour d'elle, dans 
l'infini où se perdent ses yeux, où s'égare son esprit. 

Et tout d'abord je voudrais dire le miUeu dans lequell'artiste 
respire, pense et vit, le cadre qui l'enserre, le terrain sur lequel 
elle combat et triomphe. Il y a des affinités plus grandes qu'on ne 
le suppose entre l'intérieur et l'extérieur d'un individu, entre ce qui 
est son âme et ce qui est son corps; et des corrélations secrètes, 
mais évidentes, rendent l'une solidaire de l'autre. 

J'entre dans l'atelier de M"" Lemaire; j'y suis seul et je puis, 
sans être taxé d'indiscrétion, regarder ce qui m'environne. Il me 
semble que je me meus dans une serre qu'on aurait aménagée 
en salle de travail. Des tapisseries, il est vrai, garnissent les 
parois du fond, montent jusqu'au plafond; des tentures éclatantes 
et des soieries s'accrochent ici et là, dans le beau désordre de 
l'art. Une galerie en bois sculpté, sorte de lofjfjia italienne, où 
Véronèse, dans ses fêtes, eût placé des musiciens, se voit à droite. 
Sur la balustrade de cette galerie un paon est posé, laissant 



Madeleine Le.maire 



•^ 



MARCHANDE DE VIOLETTES 



i;iiAi. ;i.l :i>: ia>iyaAÎ/i 



f"/:] TTa JGI Y :■' ' ' ' ' ' '^ ! tlOfi / M 



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•i^ J'fy'lHi.l^/f^i^fJ 



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M*"^ MADELEINE LEMAIRE 35 

pendre dans le vide sa queue aux couleurs élincelantes. Partout 
s'étalent, au hasard, placés par la main du caprice, de petits 
meubles, des crédences dorées, des fauteuils des siècles derniers, 
des poufs où nos aïeules aimaient à s'asseoir, des trophés enru- 
bannés où s'enlacent flûtes et cornemuses chères aux peintres 
galants que conduisait Watteau. Des tambourins, des violes, 
des lanternes sont accrochés, retenus par des faveurs aux tons 
éteints. Un piano à queue rappelle que la musique est de la fête, 
et que rien n'accompagne mieux une scène du dix-huitième 
siècle qu'un air de Rameau chanté d'une voix discrète. Ajoutez à 
tout ce que je viens de décrire la flore se mêlant à cet ingé- 
nieux désordre; les plantes qui grimpent, qui s'emmêlent, qui 
retombent, les feuillages aux tons roussàtres ou aux reflets 
métalliques, l'éclat des azalées, la pourpre des cactus, la variété 
des primevères jetant comme une clarté de printemps dans cet 
intérieur de paix et de travail; et dans un vase de Chine une 
toufTe de roses expirantes dont les pétales tombent une à une. 
Notez que je suis tout seul en me figurant cela, que je respire un 
air subtil où la grâce un peu pâlie du passé — ainsi que serait un 
pastel de la Rosalba — se marie aux inquiétantes recherches du 
présent et que je vois, sous mes yeux, réunis fraternellement des 
paysages d'Heilbuth, des soldats de Détaille, des chats de Lam- 
bert, des éventails d'un ton exquis, d'une touche preste, d'un 
éclat joyeux, signés Madeleine Lemaire. 

Abusai-je de l'hospitalité confiante qui m'a été ofl"erte, en 
écrivant mes impressions? Je ne le crois pas. J'ai voulu voir avant 
tout le monde, — ayant le désir du fruit défendu, — ce que 
préparait la femme d'élite qui m'a ouvert sa maison toute 
grande, qui m'a dit: « Vous êtes chez vous. » J'ai vu, retenu; 
et, comme en somme je n'étais pas allé rue de Monceau « pour 
des prunes », je me suis amusé à noter mes sensations. Des sen- 
sations que personne encore n'a éprouvées, des joies vierges et 
des émotions inédites, quel régal! 



3fi LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

J'ai là, devant moi, sept ou liuil aquarelles (jiii sci-oiil célèbres 
quand ces lignes paraîtront, cl (|iii nie sont juic de primeur. Je 
passe de l'une à l'autre indécis, inquiet, revenant à la première 
quand je suis à la troisième, enjambant ici, me fixant là, et tou- 
jours émerveillé du beau talent dont M"" Madeleine Lemaire fait 
preuve chaque jour. 

J'écrivais dans le Salon des aquarellistes de 1887 : « 11 ressort 
de cette exposition que M"" Madeleine Lemaire est bien plutôt un 
créateur qu'un traducteur. » Et j'ajoutais, plus loin: <( Ce qu'il 
faut à M"' Madeleine Lemaire, c'est le champ libre, l'horizon illi- 
mité, le ciel infini; son esprit se joue à l'aise dans les grands 
espaces, et la nature est sa véritable inspiratrice. » 

L'exposition de cette année me donne raison, et j'en suis 
content. Dans tous les sujets qu'a peints l'artiste, sa personnaUté 
domine; et à la variété de ses conceptions se mesure l'étendue 
de son imagination. 

Je prends d'abord l'aquarelle intitulée Dans la serre et je sens 
tout de suite que M"" Madeleine Lemaire ne traduit pas un texte 
impérieux, mais bien qu'elle exprime un état de pensée. Elle a 
réuni dans une serre trois femmes, toutes trois jeunes, jolies, 
élégantes et distinguées, et elle nous les montre en train d'arran- 
ger des plantes, de soigner des fleurs. Je ne sais pas de plus 
aimable tableau que celui-ci, de plus délicatement composé, de 
plus attirant et de plus sympathique. On va rire, sans doute, de 
mon « tableau sympathique ». Mais la sympathie en art, c'est ce 
je ne sais quoi d'impalpable, d'insaisissable, d'inattendu, de spon- 
tané qui vous prend sans qu'on le veuille et qui vous arrête 
pour savourer, si c'est un tableau ou une statue; qui vous 
émeut si on lit une page d'un maître; qui vous passionne si on 
entend la mélodie attendrie d'un compositeur. La sympathie, dans 
ce sens, c'est le commencement de l'afTection latente qu(> fait 
éclore tout artiste sincère. C'est ainsi que les amitiés inconnues 
commencent, attendant l'heure de s'affirin(>r. 



iP'E MADELEINE LEMAIRE 



37 



Comme cette scène est habilement traitée ! Que les figures en 
sont exquises ! Et que de grâce chaste clans les vêtements ! Que de 
pudeur dans les attitudes! Ah ! non, ces trois inconnues ne seront 
jamais les Curieuses cherchant à alleindre sur les rayons d'une 
bibliothèque les Contes rémois, de M. de Chévigné. 

Diderot qui, dans son Salon de 1761, trouve que la nature de 
Chardin est <( une nature basse, commune et domestique », écrit 
en 1763, toujours à propos du même : 








« C'est celui-ci qui est un peintre; c'est celui-ci qui est un 
coloriste! Il y a au Salon plusieurs petits tableaux de Chardin; ils 
représentent presque tous des fruits avec les accessoires d'un 
repas. C'est la nature même; les objets sont hors de la toile et 
d'une vérité à tromper les yeux. Celui t|u'on voit en montant 

10 



38 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

l'oscalicr mérite surtout raltention. L'artiste a placé sur une table 
un vase de vieille porcelaine de la Chine, deux biscuits, un bocal 
rempli d'olives, une corbeille de fruits, deux verres à moitié 
pleins de vin, une bigarade avec un pâté «. Et encore: « C'est 
que ce vase de porcelaine est de la porcelaine; c'est que ces 
olives sont réellement séparées de l'œil par l'eau dans laquelle 
elles nagent; c'est qu'il n'y a qu'à prendre ces biscuits et à les 
manger, cette bigarade l'ouvrir et la presser, ce verre de vin et 
le boire, ces fruits et les peler, ce pâté et y mettre le couteau. » 

Qu'eût dit Diderot devant les fruits de M°" Madeleine Lemaire, 
devant ces abricots savoureux et juteux, devant ces prunes de 
reine-claude dont la fleur adoucit l'éclat de l'enveloppe, devant 
ces cassis et ces noisettes, avec les quelques guêpes alourdies, 
grisées par l'arôme sucré qui se dégage de cet écroulement? 

Ah! les belles exclamations il eût jetées devant l'œuvre qui 
me cause, je tiens à le dire, une joie extrême! De quels dithy- 
rambes il l'eût saluée, de quelles fleurs il l'eût couverte, de quel 
enthousiasme il l'eût sacrée. 

Peintres de fleurs, peintres de fruits foisonnent dans les expo- 
sitions. Toutes les jeunes filles s'y adonnent, et les mères éco- 
nomes les encouragent dans ce divertissement. Les fleurs qui 
ont posé iront dans les jardinières, et les fruits feront d'excel- 
lentes confitures! On pourrait appeler cela : la concentration de 
l'art et de l'économie. 

Mais peindre des fleurs, peindre des fruits, est-ce suffisant? 
Ah! un oignon peint par Chardin, voilà le chef-d'œuvre! 

Ces Œillets que M"" Madeleine Lemaire a envoyés, mais c'est 
vrai comme la nature; et ces Fleurs de haies si capricieusement 
arrangées en une toufl"e bizarre, sauvage, où les ronces se 
mêlent aux houx et que traversent des branches chargées de 
mûres violacées. Des roses églantines s'ajoutent à ce bouquet 
puissant jeté au milieu des épines. Un nid s'en est détaché, bous- 
culé par quelque pillard des champs qui a semé le désordre et la 



Madeleine Lemaire 



*^- 



FLEURS DE HAIES 



M m/.!. 



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arijAH aci ^ 




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MME MADELEINE LEMAIRE 39 

mort sur son passage, car les œufs sont brisés, et les oiseaux qui 
cherchaient à les protéger sont morts à côté de la maison détruite. 

La petite March'inde de violettes s'est installée dans un 
paysage de neige, tel Paris nous en offre à de certains moments. 
Toute ébouriffée par le vent, toute fardée de saines couleurs par 
la neige qui fouette son visage, elle sert de complément à une 
recherche de tons et à une hardiesse heureuse d'harmonie. 

Sous ce titre : Étude, W Madeleine Lemaire soumet au 
public une des manifestations les plus osées qu'elle eût tentées 
jusqu'ici. Ce pourrait être aussi bien un portrait, car la figure que 
nous avons sous les yeux est vivante. L'artiste a peint un buste 
déjeune fille d'une expression adorable. Songez donc, une jeune 
fille ! L'être qui, sans le savoir et sans le vouloir, échappe à la plus 
sagace des analyses. Celui dont les yeux candides, la bouche 
innocente, le front pudique, tout ce qui est le charme — cette 
fleur d'âme ! — rend inquiets les philosophes les plus cuirassés 
et les psychologues les plus raffinés. Oui, W Madeleine Lemaire 
s'est attaquée au monstre — à l'inconnu ! — et elle nous le montre 
dans l'éclat de son printemps. Ah! la jolie enfant qu'on dirait 
arrachée de quelque cadre du siècle de Frago! 

En outre des motifs cités plus haut, M"'" Madeleine Lemaire a 
peint des gouaches tout à fait réussies, et un éventail du plus 
galant effet où toutes ses sérieuses qualités de coloriste se 
montrent et prouvent la plénitude d'un talent qui n'a plus rien à 
désirer — puisqu'il n'a plus rien à apprendre. 

J'avoue, en terminant, que j'ai eu un véritable plaisir à écrire 
cette étude. Aucune déception n'est venue se mêler à ma quié- 
tude. Naturellement, j'ai interrogé mes souvenirs, et ceux-ci, 
précis, se sont présentés à mon esprit tels que je les avais emma- 
gasinés dans ma tête. Je n'ai eu que la peine de coordonner des 
émotions et d'en tirer une interprétation qui ne soit pas trop 
au-dessous de ce que j'avais éprouvé. J'ai l'air vraiment de m'en- 
baller alors que je ne suis que sincère. Je dis hautement une 



40 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 



opinion qne je pense et je tâche de résumer les éléments de cette 
opinion avec l'éloquence qu'elle comporte. Nous avons, nous 
autres critiques, nous autres juges, tant de façons d'apprécier, 
nous mettons dans les arrêts que nous rendons, les uns tant de 
passion et les autres tant d'enthousiasme, que nous devons, hardi- 
ment, dire ce que nous pensons et exprimer ce que nous ressen- 
tons. L'heure des compromis est passée, et il faut que ceux qui 
veulent bien nous lire et attacher quelque importance à nos écri- 
tures sachent ce que nous voulons et où nous allons. Pour moi, 
modeste, je m'efforce d'aller à la lumière et à la vérité, ce qui 
me paraît le plus sûr moyen d'nller vers la réjiion où plane la 
justice. 



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LIBRAIUIK ARTISTIQUE. — H. LAUiNETTE ET C'% EDITEURS 

19", BOULKVAriD SAI.NT-GKBMAI.N, PAHIS 



PREMIÈRE ANNÉE 



SALOiN 



DES 



AUL AHIvLLlSTh^S 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈME MONTROSIER 




A Sociêlê des Aquarellistes français est aujourd'hui une institution. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Chanips-Klysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salon des Aquarellistes français. 

Cette publication contiendra une monographie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
Montrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarellistes français formera un charmant volume format in-8 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
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Divisé en 20 fascicules liebdoniadaires à 3 fr. 50 

// sera tiré 25 exemplaires mwn'rott's sur papier des matiufactutes du .lapon, ('preuves 
avant lu lettre, au prix de 150 francs rouvrage complet. 



TYI*. « CIIAMEROT. — 20S29. 



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PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — H. LAUNETTE ET C», ÉDITEURS 

197, BOULEVARD S A I N T - G E RM A 1 N , 197 



11*^ Fascicule. 



Prix : 3 fr. 50 



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JULIEN LE BLANT 




'% /. E suis avec intérêt, depuis longtemps déjà, 
«a:-^ la marche en avant de M. Le Blant. Je me 
souviens du temps où il avait son atelier 
'f" avenue Trudaine, et où, en compagnie de 
mon ami le chevalier de Knyff, je lui faisais 
visite. Des années ont passé depuis, et le 
chevalier est allé rejoindre ses aïeux dans 
le grand inconnu. D(> l'avenue Trudaine^ M. Le 
Blant a émigré rue Pelouze; c'est là que je l'ai surpris dans la 
pleine ardeur d'un travail fécond. L'homme par lui-iiiénie 
intéresse; il sait beaucoup et le laisse voir sans pose et sans 
vanité. Naturellement, dans sa conversation mesurée, claire, 
pleine d'aperçus originaux, il prouve qu'il a de la race et ([u'il 

11 



42 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

sait de qui tenir. Par son père, il touche aux sciences historiques; 
par son tempérament, il tente de mêler l'histoire à son art. N'est-ce 
pas lui qui nous a redit, après les écrivains spéciaux, les grandes 
pages de la Vendée, les cruelles méprises et les faits héroïques 
de la chouannerie? Il s'était môme, dans ce genre, créé une sorte 
de célébrité que l'accent de son pinceau expliquait suffisamment. 
Il réalisait sur la toile ce que les historiens avaient si bien décrit 
et ce qu'un romancier qui est un maître a si magistralement 
ciselé. Je parle ici de Barbey d'Aurevilly, auteur du Chevalier 
Destouche. 

A l'exposition des aquarellistes de cette année, M. Le Blant a 
envoyé des sujets écrits sur le mode ionien. Des impressions de 
nature, des scènes de passion et un épisode des guerres du 
premier empire qu'eût assurément envié Raffet, ce génie de la 
pensée et de l'émotion épiques que son crayon savait immorta- 
liser. 

Je prends les thèmes au hasard, tels que je les ai vus dans 
l'amusant déshabillé du travail, et sans le rehaut du passe-partout 
et la mise en scène du cadre flambant neuf. 

C'est d'abord la Soupe du Grand-Père, une scène intime, sans 
ambition, si ce n'est celle de peindre un joli motif. Placez la 
scène en Bretagne, dans quelque endroit perdu, loin des chemins 
de fer et des télégraphes, au coin d'un chemin creux qu'om- 
bragent de jeunes chênes. Ici des verdures et des frondaisons 
tendres, là-bas le dur silex recouvrant la terre d'une couche de 
rouille. Un vieillard est assis sur un talus, un gas qui a dû parti- 
ciper à la grande guerre avec Charette et Calhelineau. Ses épaules 
robustes se sont courbées sous la main du temps, ses cheveux 
blancs retombent sur son buste et ses mains qui, autrefois, ont 
dû manier \e pen'bas avec fureur sont occupées, l'une à tenir la 
soupière dans laquelle fume le repas du matin et l'autre à plonger 
dans cette soupière une cuiller qui ne reste pas inactive. La petite 
iille, assise à droite et vue de profil, montre un visage charmant 



Julien Le Blant 



SOLVENIR DE HOLLANDE 



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'AiA/.LAAun :iu /ii/.MVjoa 



JULIEN LE BLANT. 43 

OÙ se lisent toute Tadmiration et toute la tendresse qu'elle 
éprouve pour le vieux. Avec la ligne pure de son visage, l'expres- 
sion de ses yeux, la grâce un peu hautaine de son attitude, elle 
me fait songer à ces Bretonnes de l'île de Batz que j'admirais — 
comme des figures de Primitifs ressuscitées — avec llamon il y a 
quelque vingt ans. 

Cette scène n'est rien, mais l'épisode et le milieu qui l'en- 
serre sont d'une délicatesse et d'une exécution tout à fait remar- 
quables. 

Le capitaine Coignet et ses « Cahiers » ont inspiré l'anecdote 
que M. Le Blant nous raconte très bien. Il s'agit de la campagne 
de Russie. Coignet dit ceci dans ses « Cahiers » : « On nous fit 
mettre en position avant d'arriver à Varsovie. Nous aperçûmes 
des Russes de l'autre côté d'une invière, sur une hauteur com- 
mandant la route. On rassembla quinze cents nageurs, on les fit 
passer à la nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs 
têtes; à minuit, ils tombèrent sur les Russes endormis autour de 
leurs feux. » 

Le peintre nous transporte dans un paysage aride que coupe 
une rivière. Sur la berge, des saules chétifs; au loin, l'inconnu! 
Les fantassins, ayant de l'eau jusqu'au menton, marchent vers la 
rive déjà gravie par quelques camarades. Ils rappellent assez la 
lithographie de Raffet traduisant une prouesse pareille, et au bas 
de laquelle le dessinateur a mis cette légende : « Il est défendu 
de fumer, mais il est permis de s'asseoir. » 

Un ciel gris, tamisé par une poussière impalpable de neige, 
couronne cette composition où l'esprit se mêle à l'émotion, et 
où la précision minutieuse, que n'atténue aucune sécheresse, 
relève jusqu'à l'épique un récit de grognard. 

Le Souvenir de Hollande, véritable morceau de chevalet, a 
été conçu l'été dernier, lors d'une tournée dans le pays des ciels 
gris et des horizons mélancoliques. Tel l'artiste a vu son motif, 
tel il nous le rend, avec la bonne saveur des impressions durables. 



44 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



Il a aperçu près de Dordrocht ce coin de campagne si vert, si 
plantureux, et la rivière si limpide, et le ciel si enveloppant. Il a 
dessiné la fille du passeur assise près de la descente qui va au 
bac, et tricotant pour les petits qui sont à la maison. Il a saisi la 
tactique du laitier murmurant à Toreille de la jeune fille quelque 
aveu amoureux, pendant que le chien attelé à la carriole se 
repose avec délices. Le moulin qui est là-bas, les maisons de 
briques roses, le joli fond confondant la note éclatante des tuiles 
avec le vert humide des herbages, le ciel gris bleu et l'eau 
transparente ont retenu sa main, fixé sa pensée et il a tout 
résumé sur le papier qu'il a comme imprégné de sincérité. 



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1 


4 




1 






GASTON BÉTHUNE 




UAND on entre dans l'atelier de l'artiste 
-'^^'»'-^i|^ on devine qu'il est aussi bien amou- 



reux de musique et de poésie que de 
peinture. Là-bas, sur le pupitre du 
piano, plane une partition de Wagner ; 
et, tracés à la craie sur les parois, 
des vers de Rollinat et de Harau- 
court confondent leurs harmonies. Le 
cadre précise suffisamment le peintre : nature fine, un peu timide, 
disant avec modestie des choses de portée, et mêlant aux œuvres 
que sa main raconte les émotions que son cerveau a éprouvées. 
J'avoue que j'aime surtout les hommes qui préoccupent et 
arrêtent ma pensée; ceux qui, semeurs d'idéal, font surgir subi- 

12 



46 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

leinenl, du sol ballu par tant de générations, une fleur éclatante, 
à Tarome subtil et non encore respiré. 

Sous ce titre: Nénuphars, M. Béthune a peint un morceau 
très délicat, véritable fouillis de plantes aquatiques, mélange de 
ramures flexibles émergeant de l'eau avec, au milieu, le nénuphar- 
roi! Cette aquarelle me semble la musique qui doit accom- 
pagner la strophe du poète : 

Bercé dans sa fière et souple nonchalance 
Neniipliar, splendeur nageante, se balance 
Tout blanc sur la noirceur immobile des eaux. 

La Route de Pompéi est d'une impression accablante, avec 
ses murs blancs, ses maisons blanches, et sa chaussée qui semble 
charrier de la craie calcinée, et son soleil aveuglant, père des 
ophtalmies, et ses arbres aux feuilles flétries qu'on voit vers la 
gauche. Sur la route, une carriole jette une note d'ombre et pro- 
duit TelTet d'une mouche dans une jatte de lait; à droite, des 
collines égayées de maisonnettes et, au-dessus de ce paysage, un 
ciel bouleversé et puissant. 

Venise, lemat'm. — Le soleil se lève icnleuienl sur les lagunes, 
striant de raies d'or un horizon bleuté, lu ciel d'aurore se colore 
de nuances délicates. Sur le premier plan, une gondole arrêtée : 
le gondolier pensif, rêveur, poète inconscient, appuyé sur la 
rame qui lui sert à diriger son esquif, semble contempler cette 
gloire, le soleil! qui sort de la nuit pour proclamer le jour. 

L'Arsenal, Venise. — Une sensation exprimée, ce que l'œil 
a entrevu, traduit. La mer et le ciel d'un même ton bleu tendre 
avec, au loin, proche l'entrée de l'Arsenal, une hgne d'un 
bleu plus intense. Quelques barques glissent, furtives, sur 
l'eau qu'aucun vent n'agite. A droite, une maison se réflé- 
chissant dans l'Adriatique, et quelques arbres maigres qui 
l'accompagnent. Cette page est d'un beau sentiment et dégage 
une subtile impression de calme. 

Menton. La frontière italienne. — Des maisons basses, à toits 



Gaston Béthune 



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LA GORGE SAINT-LOUIS 



MEKTOr» 



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GASTON BETHUNE 47 

rouges, enfouies dans la verdure, se manifestant, au premier 
plan, en une végétation intense et furieuse dans ses déborde- 
ments. Au loin, des montagnes dont la cime se perd dans un ciel 
indigo, de ces ciels dont la beauté implacable vous fait désirer 
un peu de gris. Flamboyante et gaie est cette aquarelle dont 
l'accent de vérité, la pénétration de sincérité s'affirment en 
toutes ses parties. 

Le Retour de l'île de Chioggia nous ramène à Venise. La mer 
est dans son plein, offrant à l'œil d'un côté l'illusion du grand 
large, tandis que d'un autre côté en une ligne presque impercep- 
tible, des silhouettes de palais et de monuments disent la ville 
des doges. Des embarcations fendent les flots avec ce balance- 
ment rythmé qu'imprime le vent aux voiles qu'il caresse. Le 
temps est menaçant, des nuages courent dans la nue comme s'ils 
avaient hâte de semer la tempête. Une barque abandonnée est 
amarrée. 

La Lagune. — Large comme un bras de mer, l'eau s'étend, 
calme, silencieuse, semée de voiles, piquetée de pieux auxquels 
les gondoles seront attachées. Coupant la toile en diagonale, des 
pilotis maintiennent les terres que le va-et-vient des lames pour- 
rait entraîner. Une sorte de chemin pour les piétons suit la 
ligne des pilotis, et auprès poussent des herbes et se développent 
des arbustes entretenus par l'humidité des flots. La facture de 
cette page véritablement attirante est d'une délicatesse et d'une 
grâce qui retiennent, et les colorations en sont à la fois attirantes 
et puissantes. 

M. Béthune me paraît avoir jusqu'ici assez justifié cette pen- 
sée du poète Haraucourt: 

La Nature bénit ceux qui vivent en elle. 

Sans cesse, il y revient à la Nature, et sans cesse il exprime 
les sentiments qu'elle lui suggère, elle qui est si vague dans son 
ensemble, si diverse dans ses développements, si bizarre et si 



-iS LK SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

disparate dans les spoclacles magiques qu'elle oiïre; les uns 
pleins de clartés joyeuses, et les autres pleins d'horreurs sombres. 
Spectacles tellement dissemblables dès qu'on passe d'une région 
dans une autre. Et partout, la Nature est belle pour les esprits 
d'élection; et partout elle ennoblit la pensée en l'élevant vers 
l'infini, offrant à tous les deux soit des aspects riants, réconfor- 
tants, soit des aspects désolés et maudits. Tantôt, elle dit la 
tristesse, la bonté, et elle accentue le besoin humain d'aimer 
davantage, et elle est la grâce; et tantôt elle parle aux âmes 
désolées, à celles qu'une déception a blessées, qu'un deuil a 
frappées, qu'une irréparable douleur a écrasées. 




rjTrYr.FKTfRiiBMRY 



LlBRAlIlli: AirnSTRUK. — II. LALMETTE ET C". ÉDITEUHS 

197, IIOl'LKVAIl U SAINT-CKnUA IN, PAHIS 



PREMIÈRE ANNÉE 



SALON 



DES 



AUUAREI.LISTES 



FRANÇAIS 



TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




A Société fies A(iiiarellistcs français psl aiijoiiidlnii une iiisliditioii. 
EUp coniple dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 
centre que celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
suus le litre : Le Salon des Aquarellistes fiançais. 

Cette publication contiendra une monographie humo- 
risli(|ne et criti(ine sur cliaque peintre, par M. Eugène 
iMontrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront h nous en rendre digne. 

Le Salun des Aqn'aretlisles français formera un charmant viilume format in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de- lampe. ^ Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d^ujuarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à Touvrage complet. 

Pii.x de l'oiiviuge complet 70 Ir. 

Divisé cil 20 fascicules bebdomaduires à 3 IV. 50 

// sera tiré T6 ejcemplaircs tiumt'rotés sur iioijier des mumifacturcs du Jupon, épreuves 
avatit lu lettre, au pria: de 150 franc:< l'oiivraye euinplet. 



G CIIAUEROT. — 20S29. 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. - II. LAUNETTE ET C', ÉDITEURS 

197, B O L! L E V A n D S A I N T - G E R M A 1 N , i t) 7 



•48*' Fascicule. 



Prix : 3 fr. 50 




n^m- 



M'" NATHANIEL DE ROTHSCHILD 



wP,m' a fortune, si grande qu'elle soit, deviendrait bien 
J'|ff £ vite un fardeau pour ceux qui la possèdent s'ils 

' -1^ i V ne s'en émancipaient pas. Pour les natures in- 
jlw^^ aI telligentes, elle n'a de prix que parce qu'elle 

~ ifl "^w^ donne l'indépendance; pour les médiocres 

É'm. bÈ'M pIIp ne vaut que parce qu'elle permet de 

^rfrrT~riiJ^l satisfaire tous les appétits matériels. Le 
* "^ '^ '""-^ bonheur, cette abstraction, csl ce qu'il y a 

de plus relatif; et tel caractère se trouvera plus riche avec cent 
sous à dépenser chaque jour que tel autre avec mille francs. Etre 
riche, c'est bien; être heureux, c'est mieux. Et quelle plus 
grande satisfaction que celle d'oublier qu'on a la puissance des 
millions, de s'isoler de leur pensée et de donner un libre cours à 

13 



50 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

des passions idéales, tout simplement comme si Ton était pauvre, 
et obligé de demander aux propres ressources de rintelligence les 
satisfactions que donne un labeur entrepris avec amour et con- 
tinué avec enthousiasme. Ceci est moins paradoxal qu'on ne 
pourrait le supposer. Je m'imagine volontiers, moi qui vis modes- 
tement et dont le travail est la seule joie, que parfois les fortunés 
de ce monde, ceux dont nous envions les biens, dont nous suppu- 
tons les ressources, dont nous entrevoyons, par une sorte d'in- 
tuition, l'existence de rêves réalisés, de désirs accomplis, d'es- 
poirs couronnés, troqueraient volontiers tout ce qui les fait 
prosaïquement supérieurs aux autres mortels pour un l)ut à 
atteindre, pour un résultat qui leur donnât la satisfaction un peu 
ûpre des dures besognes, la jouissance inespérée d'une création 
où le métal monnayé n'est rien, et où l'esprit, cette lumière, 
est tout. 

Je pense ainsi, surtout quand je me trouve face à face avec 
un grand de la terre essayant et réussissant à s'élever jusqu'à 
l'Art et devenant, par cela même, par ses doutes, par ses luttes, 
par ses succès, l'égal des convaincus — de ces êtres doux, bons, 
généreux, désintéressés, qui traversent les ciels radieux où se 
développent les conceptions humaines, où s'épanouissent les 
âmes et que suivent avec allégresse tous les sentiments nobles 
dont nous sommes pétris. 

Je confesse que je ne reste jamais indifférent devant la 
manifestation d'une personnalité que rien n'avait préparé au 
combat, et qui, pourtant, se lance dans la mêlée avec la superbe 
conviction de l'artiste; qui pourrait vivre sous sa tente et qui 
demande la bataille; qui aurait le loisir de tout acheter et qui 
ambitionne de conquérir; qui subit les obsessions de la création, 
qui en souffre, qui en pleure et qui est heureuse de se sentir la 
satisfaction du but atteint, et de la récompense bien gagnée. 

J'écris tout cela parce que, en ce moment, je sens que mon 
rôle est difficile à remplir. Je ne veux pas qu'on m'accuse de 



JVImc NaTHANIEL DE ROTIISCHILD 



'^ 



MAISON DE PAYSAN 

(aux vaulx de cernay) 



., .,;nx/.m/Z '""l/ 



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OCTTV rCMTCO I lor^ov 



MME NATHANIEL DE ROTHSCHILD. 51 

complaisance pour la vaillante artiste qui signe Nathaniel de 
Rothschild; et c'est pourquoi j'ai tenu à préciser mes idées bien 
nettes à son endroit et à l'endroit de tous ceux qui, dans sa 
situation, font commerce avec les Muses. 

M""° Nathaniel de Rothschild a du talent, et ce talent est le 
seul pavillon qui couvre ses œuvres. Je suis d'autant plus à mon 
aise pour en parler que je n'ai pas l'honneur de la connaître. J'ai 
éprouvé une satisfaction devant les aquarelles qu'elle expose; 
j'exprime cette satisfaction franchement, tout comme je fais pour 
ses camarades de la Société d'Aquarellistes français, et je ne 
souhaite qu'un résultat, c'est qu'on croie à ma franchise et à mon 
impartialité. Le reste m'importe peu. Et maintenant que j'ai dit 
ce que le sujet m'obhgeait à dire, je vais tâcher de résumer ce 
que le peintre a conçu. 

Cette année. M"" Nathaniel de Rothschild nous raconte Venise, 
les Alpes-Maritimes et une impression ressentie en Seine-et-Oise. 
Il y a là trois manifestations très diverses de son talent distingué 
et sûr, résumées en quatre pages tout à fait charmantes. 

C'est d'abord un Bateau pêcheur de l'Adriatique. — A droite, 
on aperçoit une ville du littoral avec des maisons aux toits 
rouges, des églises dont les clochers s'élancent fièrement vers 
l'infini. Sur la mer bleue et sous un ciel également bleu une 
barque est amarrée, ayant à ses mâts et à ses flancs, suspendus 
dans l'air ou accrochés, tous les engins de pêche : filets, baquets, 
boutique pittoresquement indiqués. A l'avant de la barque le 
pêcheur se tient immobile. L'exécution de ce morceau est très 
habile, d'une jolie couleur d'un blond doré tant l'atmosphère 
est fluide et transparente. 

Bateau pêcheur dans la lagune. — Même thème diversement 
interprété. Encore un bateau, mais celui-là avec ses voiles ten- 
dues et de couleurs triomphales, orangées et bleues. Un grand 
filet se balance dans le vide, retenu aux mâts. Toujours les acces- 
soires propres à l'opération. La mer est calme et d'un ton pâli 



52 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

comme le Ion du ciel. Des voiles sont semées dans Tespace. 
Venise apparaît à l'horizon, presque noyée dans la brume 
qui monte des vagues. Très bel effet, et aquarelle remarquable. 

La Forge du Monhoron, environs de Nice. — La forge est en 
plein air, avec tout autour un fouillis amusant de plantes (|ui 
rampent, de brindilles qui montent, se fixent aux murs écroulés, 
s'accrochent aux arbres. Une masure en ruines à gauche. A droite, 
un coin de mer bleue entrevue à travers la haie embaumée qui 
fait de ce heu misérable une espèce d'Éden. 

Maison de paysan aux Vaulx de Cernay. — Une chaumière 
rustique aux murailles et au toit envahis par la mousse. Autour 
de la maison, un enclos où des poules picorent, où des lapins 
s'ébattent. Ce n'est rien ce sujet, et ça donne l'impression de tout. 
On y ressent le grand calme et le bien-être que procure la nature 
bienfaisante et maternelle. Un bon soleil enveloppe l'habitation 
close et un ciel clément la domine. 




^rfsas^Sëâi- 



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BOUÏET DE MONVEL 




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L me semble toujours, quand je regarde des aquarelles 
de cet artiste, que je rêve et que, semblable au héros 
de Swift, je me trouve transporté subitement dans un 
Lilliput particulier où les habitants seraient les uns 
des ancêtres et les autres des descendants de races 
autrefois semblables. Le pays où nous sommes 
entraînés est situé dans une région ignorée, voisine 
du surnaturel, que ne connaissent pas encore les navigateurs, ces 
admirables découvreurs de continents inconnus. Et si Ton vou- 
lait s'orienter, c'est sur l'aiguille qui tourne sur la boussole de la 
poésie qu'il faudrait se guider. 

Je ne sais si M. de Monvel obéit à un sentiment particulier et 
subit une influence de son cerveau, ou si, tout simplement, il a 
résolu de montrer la nature aussi bien que l'humanité par le petit 

)4 



54 LE SALON DKS AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

côté do lu lorgnette. Toujours est-il que ses essais des années 
précédentes se renouvellent cette année avec une persistance qui 
ne laisse pas que de me préoccuper. 

Le grand côté de l'art, ou plutôt la visée ambitieuse que 
poursuit tout créateur, disparaît pour faire place à des enlumi- 
nures qui encadreraient à souhait les marges d'un missel profane. 
C'est le retour vers la facture lapidaire des primitifs avec une 
habileté qui en éteint la sincérité. J'estime que M. de Monvel, 
artiste original, spirituel, humoriste à la façon d'un Anglais, 
observateur sagace et parfois profond, celui, en un mot, que 
nous prisons et dont moi, tout le premier, j'ai chanté les louanges 
sur la lyre à sept cordes, va perdre de sa personnalité précisé- 
ment parce qu'il abuse de sa facilité. 

Tout ce que M. de Monvel vous fait voir est voulu, et il faut 
prendre ses œuvres telles qu'il les crée. Une sorte d'influence 
japonaise s'y lit. Le peintre cherche avant tout à dessiner une 
figure, à ébaucher une scène, à composer un ensemble sans 
modelé, ni plans, ni perspective, à imaginer un paysage à l'hori- 
zon volontaire, de sorte que les personnages paraissent collés sur 
un fond de papier peint. 

Et voyez jusqu'où va son astuce, avec ces procédés rudimen- 
taires il procure le charme dun plaisir sans mélange. Il est 
comme le rimeur alerte qui vous emporte dans des régions qu'on 
croyait inaccessibles de par la magie de ses strophes enflammées. 
On proteste, on crie — on est désarmé. 

Notez que dans le genre qu'il a embrassé M. de Monvel excelle 
et que je le trouve supérieur aux artistes anglais, pourtant très 
forts. Les scènes qu'il a exposées cette année sont parfaites dans 
leur simplicité rudimentaire. Je le confesse, elles m'ont amusé, 
mais encore une fois il faut que le peintre s'en garde à l'avenir, 
parce qu'elles gâteraient sa main, si délicate, si subtile, si 
raffinée. 

Cette délicatesse, cette subtilité, ce raffinement, mais je les 



M. BOUÏEÏ DE MONVEL 



•^ 



SUR L'HERBETTE 



J d'f vu \iA :Uf THTfoH .Ifi 



A'n'AnnmvA fiuri 




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f^J^a.»tu^U. <!L'e'^4id$ee0tt^ 



GETTY CEfJTE^ LICTtARY 



BOUTET DE MONVEL. 55 

goûte dans un paysage 1res fin, un peu maladif, avec des arbres 
grêles, des collines à peine ondulées et un ciel fait de poussière 
impalpable. Tel le cadre où se montre le Galant berger. 

Imaginez un parc de grande allure avec une belle ordonnance 
de dispositions, des statues, et, au premier plan, un vase antique 
sur la panse duquel s'enroule une danse d'hamadryades mêlées 
à des faunes. Là se joue une jolie pastorale que je voudrais 
décrire telle qu'elle est gravée dans ma pensée. Un berger, 
nommons-le Némorin, galamment habillé d'une veste éclatante, a 
vu venir de loin l'Estelle que son cœur attendait ; Estelle s'avance 
doucement, juchée sur un âne — vrai porteur de reliques pour 
l'amant qui soupire ! — un âne qui s'avance allègrement. Némo- 
rin se précipite vers la belle, il la saisit par une taille souple ainsi 
que les roseaux et l'aide à descendre de sa monture. Un troupeau 
de moutons, à la laine frisée et au cou enrubanné, s'est arrêté 
comme pour rendre hommage à cette inconnue brandissant une 
houlette ainsi que ferait une reine de son sceptre. 

Plus loin, autre scène non moins amusante qu'on dirait ins- 
pirée par Florian ou parle chevaher de Boufflers. C'est intitulé : 
Sur l'herbette, et c'est quelque chose comme une transposition 
d'une fête champêtre qu'aurait conçue Watteau ou Fragonard. 
Sur l'herbette on a étendu une nappe en fine toile de Hollande, 
et sur cette table les pâtés de venaison, les rôtis, les desserts 
s'étalent mêlés aux flacons de vins généreux. Une vingtaine de 
convives participent à cette agapc rustique, les uns avec leurs 
belles, les autres avec les belles des voisins et le reste sans cha- 
cune. On parle, on rit, on se dispute, on s'embrasse; et ces 
miniatures d'hommes offrent avec leurs costumes à la mode du 
xyih" siècle le plus bizarre assemblage de mines, d'expressions, 
de dédain ou de colère qui se puisse voir et le plus chatoyant 
mélange de couleurs qu'on puisse rêver. J'ai retrouvé dans ce 
tableau le berger galant dont je parlais tout à l'heure, le berger 
tendant les bras et la bergère s'y laissant choir. 



56 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Ces deux morceaux sont les plus importants de l'exposition 
de M. de Monvel; aussi ce dernier y a-t-il mis tous les dons qu'il 
possède, esquissant mais ne creusant pas volontairement, don- 
nant l'illusion d'un sujet sans plus insister, créant une nature à 
part, inventant des paysages chimériques, y faisant s'y mouvoir 
des êtres, sortes de parodistes de nos élans et de nos désirs gri- 
maçant nos sourires et nos larmes, paysages agencés à leur taille 
et factices ainsi que leurs passions. 

Comme complément M. de Monvel a exposé deux portraits 
d'enfants curieusement étudiés et d'une vérité frappante. Que 
citerai-je encore? Le Renard et In Cif/oijne, piquante interpréta- 
tion de la fable fameuse ; et la Tombée de la nuit, Automne, Dans 
les Dindes et Boussac, des morceaux de nature, des paysages 
pleins de mélancolie et de grandeur où le peintre a mis une ten- 
dresse et laissé sentir une émotion. 



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M'- 



fCTTW PrWTTO I 



LIBRAIRir ARTISTIQUE. — H. LAUNETTE ET C'% ÉDITEURS 



197. UOlLKVAnO SAI.NT-GKnMAlN. PARI? 



PREMIERE ANNEE 



SALON 



DES 



AQUARELLISTES 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




A Société des Aquarellistes français est aujourd'hui une institution. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or. nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salon des Aquarellistes français. 

Cette publication contiendra une monographie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
Montrosier, et la reproduction par la photogravure 
(Ir i)lusicurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarellistes français formera un charmant volume format in-N 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de-lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

.\vec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d"aquarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage comi>lct. 



Prix de l'ouvrage com|ilet 70 fi-. 

Divisé en 20 fascicules hebdomadaires à 3 fr. 



50 



Il sera tiré 25 exemplaires numérotés sur papier des manufactures du Japon, épreuves 
avant la lettre, au pri-x de 150 francs Fouvrage complet. 



■ 1 V p. Cl. C II A M E R O T . 




PARIS 

LIBRAIHIE AHTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C", ÉDITEURS 

197, BUULEVAno SAINÏ-GERMAIN, 197 



'14* Fascicule. 



Prix ; 3 fr. 50 



^ 




GEORGES JEANNIOT 




j^ 



STRE tous les peintres de la nouvelle géné- 
ration, M. Jeanniot a su faire, dès le début, 
^ jf '^^ une franche et visible trouée. Sans parti 
""■^ ' pris , sans velléités d'archaïsme , sans 



|fc;.>5. A T influence d'écoles, il s'est jeté dans la 
'^" fW carrière libérale, de même qu'autrefois 



qu 
il s'était jeté dans la carrière héroïque. 
Le courage chez lui est une seconde nature. 
Seulement M. Jeanniot est de ceux qui pèsent leurs décisions, 
qui les retournent sur toutes les faces, qui jugent à froid les 
conséquences de leurs actes. Il a regardé attentivement cette 
mêlée d'individus qui composent l'armée de l'art, allant des chefs 
les plus renommés aux soldats les plus ignorés, et vainement 

13 



58 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

il a cherché Fétendard unique autour duquel d'ordinaire se 
pressent les légions fidèles. S'il a vu des étendards, ils étaient 
bien déchiquetés et faiblement défendus; mais au contraire une 
quantité de fanions de toutes nuances s'agitant fébrilement au- 
dessus de petits groupes de combattants marchant en débandade 
et s'invectivant au Heu de s'unir. 

M. Jeanniot s'est gardé des coteries, a déserté les écoles, 
n'est pas entré dans les chapelles où s'exalte la gloire des faux 
dieux; il s'est retourné vers la natui'e, il a observé l'humanité, et 
l'instinct d'art qui sommeillait en lui s'est subitement révélé. 

Aujourd'hui M. Jeanniot est de tous les nouveaux un des 
plus intéressants. Il suit le courant moderne trouvant que la vie 
qui s'agite autour de nous est pleine d'intérêt, et parfois d'ensei- 
gnements. Il se préoccupe des types et des choses qui animent 
nos rues, et s'il s'échappe hors des villes, s'il s'aventure dans les 
banlieues, il précise avec une vérité surprenante l'aspect un peu 
maladif de la campagne qu'atrophie l'industrie, jetant les che- 
minées de ses usines à travers des bouquets d'arbres et des buis- 
sons fleuris. Il dit de préférence les joies et les tristesses des mal- 
heureux, de ceux qu'un implacable destin a condamnés à toujours 
végéter. Il estime que dans l'âme des enfants du peuple, ouvriers 
ou soldats, bien des douleurs naissent et bien des drames s'y dé- 
veloppent, plus cruels et plus intenses puisque aucune jouissance 
matérielle ne vient en adoucir l'amertume. En cela il imite 
certains romanciers que nous aimons tels Daudet, Zola, Concourt, 
racontant en des pages traversées de sanglots la destinée des 
parias de la société, et nous intéressant à leur vie de chaque 
jour, à leurs luttes, à leurs amours, à leurs passions, nous les 
montrant souvent humbles et souvent aussi sublimes. 

Peut-être mes lecteurs vont-ils trouver que cette année je m'é- 
gare en de longues digressions et que, sous prétexte de critique, 
je fais beaucoup de littérature. Certes, il n'auront pas tort. Mon 
excuse, car on a toujours une excuse, bonne ou mauvaise, à 



Georges Jeannioï 



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INTÉRIEUR 



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GEOEIGES JEANNIOT. 59 

opposer à un reproche, me sera fournie par les aquarellistes 
eux-mêmes. Ils ont été très sobres dans leurs productions, 
quelques-uns n'ont envoyé qu'une seule aquarelle ; et pourtant il 
me faut pour ne rien changer au cadre du livre leur consacrer le 
même nombre de Hgnes que s'ils m'offraient dix sujets à analyser. 
Je dois donc remplacer les mets absents par une longue causerie, 
et tâcher à propos du peintre qui m'intéresse, et sur lequel 
j'écris, de rattacher mes considérations à ce qu'il affectionne, de 
pénétrer au fond de sa pensée, même de fouiller son cœur, et de 
déduire du résultat de mes investigations quelque idée nouvelle 
pouvant jeter une sorte de lumière sur les œuvres passées et sur 
les œuvres à venir. 

Sous ce titre un peu vague : Paysage, M. Jeanniot représente 
un quartier excentrique de Paris par un temps de neige. Des 
maisons rares, des terrains vagues enclos de murs, des arbres 
grêles qui semblent frissonner au bord des trottoirs, des becs de 
gaz espacés, une file de fiacres avec, à terre, des cochers au 
lourd manteau, arborant les uns la couleur foncée de la Com- 
pagnie générale, les autres la couleur claire des Urbaines. De 
rares piétons à la silhouette falote filent piqués par le froid. Une 
atmosphère glacée enveloppe cette vue de Paris, et un ciel d'un 
bleu délayé de neige la domine. C'est vraiment très bien et 
comme impression et comme exécution. Tout y est juste, spiri- 
tuel, bien traduit par un amoureux de la vérité. 

Caporal. — Dans un cadre dessiné à souhait, M. Jeanniot a 
su être humoriste dans la vraie acception du terme. Figurez-vous, 
à l'angle d'un pont et d'un quai bordant la Seine, trois troupiers 
arrêtés, deux fusiliers et un caporal. Même en dehors de la 
caserne, loin de la discipline, le galon du supérieur a gardé tout 
son prestige. Il daigne parler à ses subordonnés, et ceux-ci, 
écrasés sous la faveur insigne qui leur est octroyée, écoutent 
respectueusement les discours de leur supérieur. Il semble qu'on 
les entend, et que les balourdises qui s'échappent de leurs lèvres 



00 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



voltigent dans l'air. Des souvenirs du pays, des évocations de jeu- 
nesse, des décès appris, des mariages annoncés, la vente d'un 
lopin de terre, l'incendie d'une ferme, le remàchage de petits 
faits, prenant à distance, loin du clocher à l'ombre duquel on a 
grandi, une importance capitale. Je vous assure que cette aven- 
ture de tous les jours est curieusement contée, et que le pont 
nous l'avons passé, et que le quai qui fuit avec le mendiant 
traînant la jambe nous le connaissons, et que la silhouette des 
chevaux de pierre entrevue de loin à l'entrée d'un autre pont 
amène dans la pensée le nom de Préault qui les sculpta; et c'est 
un petit chef-d'œuvre qu'on ne regarde pas assez. 

La Place de la Concorde par la neige, non cataloguée, une 
Inondation et Intérieur sont des morceaux absolument réussis, et 
sur lesquels je n'ai que des louanges à proclamer. 





ADRIEN MARIE 




•4^^!^^ ANS tout artiste il y a un nomade sans cesse 

W- à la recherche de la sensation inconnue, 

■ f qui est pour lui ce qu'est la recherche de 

l'absolu pour le savant. Les mêmes sites, 

i^^^v^ '^Wtm If^s mêmes ciels, les mêmes horizons 

-i (fe& J^yr liîtiguent sa pensée et atrophient sa sen- 



?^ 



sibilité, si bien qu'il arrive un moment 
où le cerveau se refuse à inspirer ou à 
diriger la main ; moment critique pour le peintre. Souvent il 
cherchera pondant des années le genre qui convient à son tem- 
pérament, l'émotion qui doit faire vibrer son âme, la chose 
imprévue, inattendue, qui doit faire jaillir une étincelle du feu 

16 



62 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

qui couve en lui; et un hasard amènera la conflagration tant 
souhaitée ; et d'elles-mêmes les œuvres naîtront. 

Il est donc intéressant de suivre les peintres dans leurs évolu- 
tions, de noter les étapes qu'ils parcourent, los uns lentement, 
les autres à grandes enjambées, et de constater les résultats qu'ils 
obtiennent. Autre remarque encore : des artistes sont nés pour 
l'éclat et la lumière, pour les soleils du Midi et pour les firmaments 
au bleu immuable; d'autres, au contraire, sont les amoureux des 
pays du Nord, des brumes persistantes, des brouillards intenses 
et des ciels où semble se condenser de l'or pâle. Et, poursuivant 
ma comparaison, je dirai que les premiers aiment traduire des 
scènes vibrantes , peindre des costumes éclatants et des sujets 
d'une élégance raffinée, tandis que les seconds un peu inquiets, 
enclins à la misanthropie, préfèrent exprimer des thèmes discrets, 
sinon tristes, des côtés d'humanité plutôt que des éclairs de 
mondanité. Question de point de départ, de milieu ou peut-être 
influence d'âme. 

Me voilà bien loin du sujet de cette étude et bien loin de celui 
qui la motive. Qui ne m'en excuserait? Je continue aujourd'hui 
le système qui m'a souvent réussi. Je trouve que l'art ouvre le 
champ à tous les sentiments, et qu'il provoque à des incursions 
sur tous les terrains. Il est sans limite et les idées qu'il peut 
suggérer sont comme lui. 

M. Adrien Marie, à qui je suis redevable de ce que les anciens 
appelaient des prolégomènes, n'est-il pas la preuve de ce que je 
viens d'énoncer. Ne personnifie-t-il pas bien l'artiste en quête 
d'un idéal précis parce qu'il a le respect de tous les dieux? Sa 
fantaisie l'entraîne partout où il espère saisir un lambeau de 
vérité, et partout ses émotions sont vives, et partout il en fournit 
des preuves. Que nous montre-t-il cette année? Des pages sur 
lesquelles il nous confie les sensations que tour à tour il a éprou- 
vées en Angleterre, en Espagne, au Maroc, et il nous conduit à 
Londres, à Grenade, à Tétuan, à Tanger; diversifiant son genre 



Adrien Marie 



^es» 



UN AMATEUR D'ART 



T/- M I * r . i 



l'IC /^-/^ ■ rT''T'n"T / 1/ 




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S^^^n Ui-,' Stf,/.j,it^//.r/ 



S/mfiStfi llAMtdm- 



.^^J^M^^AVif.tft^dWbw*».- 



ADRIEN MARIE. r,:i 

comme les voyages ont diversifié ses idées. Ce sont de curieux 
souvenirs qu'il nous montre, et qui ont la saveur un peu grisante 
de CCS récits colorés et enflammés que font si bien les modernes 
chercheurs de toison d'or, attirant des prosélytes à leur suite. 

J'avoue que mes préférences vont vers les sujets que 
M. Adrien Marie a rapportés d'Angleterre. J'y retrouve encore 
vivantes les impressions que j'ai ressenties quand j'y suis allé. 
Elles sont, ces aquarelles, précises et souvent mélancoliques, 
d'une justesse étonnante et d'une délicatesse exquise. La Tamise, 
vue du quai, avec la misère qui s'y accoude; le fleuve géant, qui 
charrie tant de millions, et ce peuple de faméliques qui ne se 
met pas à la traverse et qui ne bouscule pas tout dans un accès de 
révolte, comme ça peint bien Londres ! Remarquables aussi Rotten- 
Row, Hyde-Parck, Charwgcross-hrid(je et surtout la Boucherie 
dans Whitechapel d'une couleur et d'un accent si pénétrants. Ce 
dernier morceau montre M. Adrien Marie tout à fait maître de 
sa facture et d'une habileté que beaucoup de ses confrères 
pourraient lui envier. 

La cour de ï Alhamhra est très juste d'accent et d'une sincé- 
rité qui n'a rien de cherché. Les détails en sont scrupuleusement 
rendus, la lumière s'y joue bien, l'ensemble, en un mot, est 
excellent. J'aime moins la Danse de gitanos; les figures sont un 
peu grêles, manquent de caractère et sentent trop la vignette. 

Une place à Tanger est intéressante, même après les pages 
que les orientalistes nous en ont données. Toutefois je lui préfère 
l Ancien palais à Tétuan, vu de l'intérieur, avec sa cour pavée 
de mosaïques, sa large galerie à arcades supportées par des 
colonnes, sa vasque qui rafraîchit l'air quand le jet d'eau s'en 
échappe, et l'espèce de retrait que des indigènes industrieux ont 
transformé en atelier de tapis. C'est un joli spécimen arraché au 
pays du soleil, et dans lequel M. Adrien Marie fait montre de 
qualités sérieuses. On le sent, il devient sûr de sa main, et cette 
dernière est la fidèle traductrice des sensations que le poète et 



64 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

l'artiste ont éprouvées, et dont on trouve un reflet dans le mor- 
ceau que je viens de citer. 

Si M. Adrien Marie est vagabond, il revient volontiers vers 
nos parages, ot pose avec ivresse son pied qui a foulé tant de 
poussière et qui s'est empreint dans tant de boue, sur l'asphalte 
de nos boulevards. Là le Parisien reparaît, ce Parisien qui est de 
tous les mondes passe par tous les salons, traverse tous les bou- 
doirs, pénètre dans tous les milieux, serre cent mains, s'il fait 
sur l'espace compris entre Brébant et la Chaussée d'Antin la pro- 
menade péripatéticienne de cinq à six heures; et ce Parisien-là 
donne bien la vraie note de sa facilité, de son don d'observation, 
de sa science d'assimilation dans quelques silhouettes prestement 
enlevées, telle celle : Edouard Pailleron dans son cabinet et les 
amusants Croquis des enfants de M. F. de Lesseps. 




LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C'% 1<:DITEURS 

197, BOl'LKV.AnO SAl.NT-GKUMAIN, PAHIS 



PREMIERE ANNEE 



SALON 



DES 



A U U A H 1^ 1. L 1 S T K S 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




A SoriiMê des .A(|iiarellisfos fraiioais ost aiijoiiidluii une insliditioii. 

Elle Compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 

raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 

amateurs la place d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 

iS/Y, "t centré que celui des Champs-Klysées, mais non moins 

'W/'/f \ ■ -/ intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salun des Aquarellisles français. 

Celte publication contiendra une monographie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
Monlrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des .\quarellistes nous a accoi'dé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des At/uarellisics français formera un charmant volume format in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tète, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

l'rix de l'ouvrage complet 70 le. » 

Divisé en 20 fascicules hebdomadaires à 3 fr. 50 

// sera tiré 23 exemplaires tiumérotés sur papier des nuinufavtuies du Jupon, épreuves 
avant la lettre, au prix de 150 fraucs rouvra(ji- complet. 



C II A u G R O 1 . 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. - II. LAUNETTE ET C'% ÉDITEURS 

197, BOULKVARD SAINT-GERMAIN, 197 



44* Fascicule. 

J 



Prix : 3 Jr. 50 




JULES WORMS 




''^ 



^;,j_.,„^ 4f^, ANS son Voyage en Espagne, Théophile 



Gautier s'arrête à Burgos et, émerveillé 
par la splendeur de sa cathédrale, il 
consacre à la description de cette éghse 
sans pareille quelques-unes des plus 
belles pages qu'il eût écrites. C'est en 
sortant de la cathédrale qu'il se pro- 
clame u écrasé, soûl de chefs-d'œuvre 
et n'en pouvant plus d'admiration. » 

Plus loin, il fait halte devant la Porte Sainte-Marie, élevée en 
l'honneur de Charles-Quint. Je suppose que c'est ce monument 
que M. Worms appelle Porte ancienne à Burgos et dont il nous 
offre une représentation dans une très belle aquarelle. Figurez- 

17 



66 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

VOUS une porte triomphale perdue au milieu de ruines et devant 
donner accès à quelque lieu chaotique. Çà et là des maisons 
lézardées et pleines de lèpre et qu'on dirait évacuées, car pas 
un linge ne pend aux fenêtres, pas un habitant n'apparaît aux 
seuils. Un désert formidable que chauffe un soleil de plomb. La 
porte est à gauche, percée dans les remparts crénelés et conser- 
vant encore un grand caractère de sauvagerie. Un prêtre trouble 
seul le silence accablant qui pèse sur ce paysage. Il va vite, les 
mains croisées au dos et la tête abritée par le vaste chapeau que 
le Bazile de Beaumarchais a immortalisé. L'artiste a supérieure- 
ment rendu l'aspect paiiiculier de ce coin de l'Espagne et traduit 
l'impression qu'une telle désolation peut produire sur l'àme d'un 
sensitif. 

Je reprends Gautier et tiens à citer ce qu'il écrivait sur ce 
vieux débris d'une architecture morte. « Il est dommage que cette 
superbe porte soit obstruée et déshonorée par je ne sais quelle 
muraille de plâtre élevée là sous prétexte de fortification, et qu'il 
serait urgent de jeter par terre. Près de cette porte se trouve la 
promenade qui longe FAlençon, rivière très respectable, de deux 
pieds de profondeur pour le moins, ce qui est beaucoup pour 
l'Espagne. » 

Avec la Cour de Posada à Salammujiœ on pourrait reconsti- 
tuer quelque sombre drame. Le lieu est sinistre et propre à 
des entreprises ténébreuses. Tout autour de la cour, à hauteur 
d'un étage, une galerie est flanquée à la maison et supportée par 
des colonnes. A droite, un auvent couvert de tuiles, tout près d'un 
puits à la margelle chancelante et aux ferrures rongées par la 
pluie. Le désordre et l'abandon se lisent de toutes parts; des 
débris informes, des détritus sans nom encombrent la cour et se 
mêlent aux ronces et aux plantes qui ont poussé, se sont déve- 
loppées, ont fini par l'envahir. 

M. Worms, si expert dans ses compositions, et dont l'exécu- 
tion offre à la fois tant de délicatesse et tant de précision, a fait 



Jules Won m s 



•^ 



TORERO 




l > O/i-fO 



. ■^/trn .^îT Ji/jM4tH^/4^ 



V. '<M^^rief A-'<fJCdtUm *. 



JULES WORMS. 67 

de cette aquarelle un vrai régal d'amateur, une vraie page 
d'artiste. 

Torero. — Ici, c'est toute l'Espagne que le peintre a quintessen- 
ciée en un homme; l'Espagne héroïque, galante et sanguinaire; 
l'Espagne des jeux du cirque. El torero, celui de M. Worms, est 
vêtu d'un superbe costume violet, rehaussé de broderies d'argent. 
II se tient debout et essaie du doigt la pointe de son épée. Sur 
une chaise est jetée la cape rouge qu'il agitera tout à l'heure 
devant le taureau furieux. 11 nous rappelle ce Montés de Chidona 
dont un écrivain coloriste traçait le portrait suivant : « C'est un 
homme de quarante à quarante-trois ans, d'une taille un peu 
au-dessus de la moyenne, l'air sérieux, la démarche mesurée, le 
teint d'une pâleur olivâtre, et n'ayant de remarquable que la 
mobilité de ses yeux qui seuls semblent vivre dans son masque 
impassible; il paraît plus souple que robuste, et doit ses succès 
plutôt à son sang-froid, à la justesse de son coup d'œil, à sa 
connaissance approfondie de l'art, qu'à sa force musculaire. Dès 
les premiers pas que fait un taureau sur la place, Montés sait s'il 
a la vue courte ou longue, s'il est clair ou obscur, c'est-à-dire s'il 
attaque franchement ou a recours à la ruse, s'il est de mucJias 
piernas ou aplomado, léger ou pesant, s'il fermera les yeux en 
donnant la cogida ou s'il les tiendra ouverts. Grâce à ces observa- 
tions, faites avec la rapidité de la pensée, il est toujours en 
mesure pour la défense. Cependant, comme il pousse aux der- 
nières limites la témérité froide, il a reçu dans sa carrière bon 
nombre de coups de corne, comme l'atteste la cicatrice qui lui 
sillonne la joue, et plusieurs fois il a été emporté de la place 
grièvement blessé. » 

Ne dirait-on pas en lisant ce portrait si heureusement écrit, et 
avec une précision si grande, qu'il est la copie vivante du person- 
nage que M. Worms a campé sous nos yeux, et dont nous avons 
conservé un vif souvenir. 

Du Portrait de M. W. nous nous raj)pelons aussi, car le 



68 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

peintre l'a curieusement et minutieusement fouillé. Nous ne le 
connaissons pas, nous ignorons sa position sociale et cependant 
nous ne croyons pas nous tromper en disant que, derrière ce 
masque impénétrable, se cache un caractère et palpite une intelli- 
gence. Un portrait qui laisse songeur après qu'on Ta regardé long- 
temps, puis quitté, et dont l'accent vous poursuit comme une 
hantise, c'est comme si on se trouvait devant un problème à 
résoudre ou devant un mystère à éclaircir. On se dit qu'ici la 
tête est intéressante en soi, intelligente et calme, avec le front 
développé, les yeux profonds et investigateurs, le nez d'un dessin 
correct, les lèvres minces et volontaires, le menton équihbré; et 
que cette physionomie est peut-être celle d'un savant ou d'un 
chercheur, attendu qu'elle exprime aussi bien les doutes de l'un 
que les appréhensions de l'autre. 





HENRI HARPIGNIES 




Ls se sont tous donné le mot, les anciens et les nou- 
veaux, les aînés et les jeunes. Il semble à tous que 
l'intention doit tenir la place du fait, le balbu- 
tiement naïf l'éclat du verbe sonore. L'intention 
est précise, soit; le balbutiement a le charme des 
choses qui naissent, j'en conviens, mais le public 
préférerait peut-être mieux l'indication développée 

et le projet prenant une forme définitive. 

Quant à moi je confesse que je suis au désespoir. Je cours le 

grand risque de déflorer les sujets si prestement traités par 

M. Harpignies, et ma prose menace de les écraser. Que faire? 

Comment tourner les difficultés qui se dressent à chaque pas que 

je fais dans la salle de la rue de Sèze? 



18 



70 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Je suis d'autant plus perplexe avec M. Harpignies, que ce 
Parisien de Paris qui no trouvait pas de plus beaux sujets que 
ceux que lui offrait la capitale, de plus pénétrants horizons que 
ceux qui se découvrent d'un des ponts de la Seine quand on a le 
fleuve devant soi, de plus glorieux couchers de soleil que ceux 
qui disparaissent derrière les coteaux de Sèvres a complètement 
rompu avec son passé. Ah! alors M. Harpignies aimait nos rues, 
nos carrefours; il s'arrêtait sur nos boulevards, il descendait sur 
nos berges et là, ce vieil amant de Paris sentait sa passion 
grandir et sur ses toiles se lisaient les traces de son émotion. 

Depuis, le Midi a conquis le peintre de nos jardins, de nos 
foules, de nos usages, de nos joies; ce peintre qui, semblable à 
Mercier, faisait, lui aussi, le Tableau de Paris; et ce que nous 
avons perdu en surprises il nous le restitue en révélations. De 
Nice, où M. Harpignies a pris ses quartiers d'hiver, nous arrivent 
chaque année des motifs pas grands mais parfumés des senteurs 
des roses et réchauffés des rayons du soleil. 

Là-bas, devant cette nature créée pour une élite, au milieu de 
ce printemps perpétuel, en présence de cette mer bleue et de ce 
ciel sans nuages, le paysagiste que nous aimons, celui qui a su si 
bien comprendre et faire comprendre ce qui dans la nature 
échappe le plus souvent à l'œil, a renouvelé son genre en s'assi- 
milant habilement tous les éléments particuUers qui font de la 
nature de Nice une chose qui est l'antipode de la nature de Paris. 
Et comme dans tout paysagiste il y a un poète, c'est en poète 
qu'il envisage la terre, qu'il en exalte les qualités, qu'il en chante 
les beautés. S'il dit Une cour à Oisème il jettera sur son panneau 
toute la luxuriance de végétation d'un silo qui serait le 
« Paradou ». S'il veut rendre le Clair de lune il imagine un 
paysage mystérieux, baigné des brumes du soir, avec des arbres 
qui frémissent au moindre vent et des ombres qui dansent dans 
l'obscurité de la nuit; et il semble que le paysage s'anime, que 
des voix sortent du sol, que des bruits surgissent de toutes parts. 



H. Harpignies 



'¥^ 



VUE PRISE SUR LE CHATEAU 

(.M ce) 



ah:) a a j 



HENRI HARPIGNIES. 71 

que des figures d'idylle passent dans l'air, écoutant le long soupir 
qui traverse les arbres, cependant que la lune baigne de pâles 
clartés un décor emprunté à Virgile. 

Soleil couchant est non moins délicat que le Clair de lune. 
C'est, comme l'autre, l'interprétation d'un rêveur et l'œuvre d'un 
ému. Des arbres à peine indiqués dans une forêt enchantée, à 
laquelle conduit un sentier plein d'ornières. Au fond, là-bas, à 
l'horizon, dorant un ciel tendre, le soleil qui se couche. 

Une suite de Vues montre Nice sous des aspects bien divers. 
Le peintre y fait preuve d'une habileté et surtout d'une souplesse 
de pinceau et d'une faculté de traduction tout à fait remarquables. 
Je ne sais laquelle préférer de la Vue prise dans une villa à Nice, 
Vue prise dons la villa Frémy, Vue prise sur le château et Vue 
prise sur les Ponchettes. Un même attrait s'en dégage, un môme 
accent de sincérité leur donne la vigueur. Elles procurent une 
émotion douce, une sorte de calme du corps et de réconfort de 
l'esprit. Elles invitent à la rêverie et aux voyages chimériques; 
et c'est précisément parce qu'elles laissent dans leur subtile inter- 
prétation tout à deviner, qu'elles incitent la pensée à tout com- 
prendre. 

J'aime les artistes qui ne me disent pas la nature comme font 
les photographes; qui l'arrangent parfois, mettant en relief ses 
beautés et écartant impitoyablement ses tares. Je veux sentir que 
quelque chose a vibré dans leur âme quand ils peignaient tel 
aspect, et que c'est précisément pour cela qu'ils l'ont modifié ou 
arrangé. Ceux que la nature n'émeut pas accomplissent une 
fonction quand il la racontent; les autres ont le tremblement 
de l'amant devant sa maîtresse, et souvent leur joie, quand ils 
réussissent, est faite de beaucoup de douleurs. 

J'aurai tout dit à propos de M. Harpignies quand j'aurai cité 
la Vue prise sur la terrasse de l'ancien cercle impérial, le seul 
thème parisien sur lequel, cette année, le peintre aura brodé. 
C'est le Paris étincelant, le Paris galant, le Paris fringant qui 



72 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



nous est montré avec la place do la Concorde, le commencement 
des Champs-Elysées et partout la foule élégante, oisive, le va-et- 
vient des voitures, les chevaux qui galopent tandis que leurs 
cavaliers saluent, les piétons qui traversent la chaussée, et, dans 
les allées, assis sur des chaises, groupés sur des bancs, des êtres 
humains portant dans l'air tiède, sous un ciel d'apothéose, celui-ci 
ses doutes, celui-là ses douleurs, d'autres la vanité du parvenu, 
suant l'or, et d'autres encore le fol et chimérique espoir d'une 
gloire qui n'abaissera peut-être ses palmes que sur le drap noir 
d'un cercueil. 




LIBHAinii: ARTISTIQUE. — II. LAU.NETTE ET C'', EDITEURS 



19", UOL'LKV.MIU SAI.NT-GKBUA l.\, PABIS 



PREMIÈRE ANNÉE 



SALON 



DES 



AQUARELLISTES 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




A Sociélé dos Aquarelli^lesrrançai.s o>>l aujourd'hui une instilulioii. 
Elle comple dans son sein les aitisles les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les prt'ocoupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nou> voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salon des Aquarellistes français. 

Cette publication contiendra une monographie humo- 
ristique et cri(i(|uc sur cliacjue peintre, par M. Eugène 
.Monirosier, et la reiiroduction par la jjhotogravure 
de plusieurs œuvres de cliaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarellistes français formera un charmant volume format in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
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Prix de l'ouvrage complet 70 fr. » 

Divisé en ÎO fascicides liebdomadaires à 3 fr. SO 

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in Fa 



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scicule. 



Prix : 3 fr. 50 



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ROBERT DE CUVILLON 




'ÉcnivAis, il y a une année, à propos de cet 
artiste, les lignes suivantes : 

(( C'est par la conscience scrupuleuse que 
M. de Cuvillon arrive à l'effet; j'inclinerais plus 
volontiers vers la chose imprévue, traduite ins- 
lantanémentavec ses taches, sespif-pafsi amu- 
,;. sants. Je préférerais avoir à compléter une 

intention de l'homme que d'avoir à constater qu'il 
n'a plus rien à me dire. Avouez que c'est terrible : un être doué, 
patient, respectueux jusqu'au fétichisme de l'art qu'il a embrassé 
comme un culte et qui ne vous laisse plus rien à apprendre, il est 
au moins aussi intéressant de savoir ce qui se passe derrière un 
tempérament d'artiste que de connaître ce qui se passe derrière 
un mur. L'imagination ouvre ses ailes toutes grandes et vous 

19 




74 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

emporte dans la région du rêve, par delà les espaces indé- 
terminés (jui n'aboutissent nulle part, mais à travers les- 
quels on a ressenti mille sensations, savouré mille jouis- 
sances. » 

Quand je publiais ces ligues je ne connaissais nullement le 
peintre, et son nom m'était à moi, si familiarisé avec tous ceux 
qui écrivent de la pointe de leur pinceau, complètement étranger. 

Cette année j'ai voulu voir cet inconnu, et, suivant mon 
babitude, je suis allé à lui; et je dois dire que je suis enchanté 
de mon expédition vers une nature inexplorée. 

L'artiste est sympathique. Je ne sais si c'est parce que, physi- 
quement, il m'a rappelé ce pauvre Louis Leloir que j'aimais tant, 
mais tout d'abord j'ai été séduit. M. de Cuvillon est distingué 
dans la vraie acception du mot, distingué en soi d'allures et d'in- 
telUgence. Nous avons beaucoup parlé, remué des idées, discuté 
des systèmes, montré nos préférences pour telle école et nos 
dédains pour telle autre, passé en revue toutes les églises qui, à 
l'heure actuelle, éparpillent les fidèles de l'art au lieu de les 
grouper. 

M. de Cuvillon a un faible marqué pour les Hollandais, pour 
ces peintres de la vie familiale qui nous ont laissé des tableaux, 
précis comme des pages d'histoire, de la vie des seigneurs et des 
bourgeois de leur temps. Il a été fortement ému de ce que ces 
artistes avaient résumé en des panneaux de dimensions modestes, 
de la somme de vérité qu'ils y avaient indiquée, des sentiments 
qu'ils y avaient inscrits, des passions qu'ils y avaient fait palpiter. 
Des hommes qui se sont appelés Pieter de Hoch, Terburg, Metzu, 
Mieris, je les cite au hasard, sans suivre peut-être l'ordre chro- 
nologique, ont imaginé des scènes telles, qu'avec elles on pourrait 
restituer une époque, faire revivre un règne. Dans ces morceaux, 
qui sont une joie pour nos yeux et une fête pour notre pensée, 
des choses exquises, des usages et des mœurs sortent de l'ombre 
des siècles, et un symptôme profondément humain s'en détache. 



R. DE CUVILLON 



•Sa* 



UN PASSAGE DIFFICILE 



■/.OJJl 



\][)Vi^[ia Hl 




lui , p<i,^\v(i^ifv Ji/Jtci/i' 



/».* t/^tui-îJt^'^'tr.i 



ïfiirt.-*M«>f ^«rf" 4^f^,t. 



ROBERT DE CUTILLON. 75 

La vie d'un peuple n'est que la résultante de la vie des individus 
qui le composent, et telle aventure commencée en anecdote se 
termine souvent en tragédie. 

Le métier de ces anciens, dont tout à l'heure j'évoquais les 
noms et sur lequel nous nous sommes entendus, M. de Cuvillon 
et moi, est de bonne qualité. Il est sain, large et profond. Quelque 
chose d'ailé palpite en lui et la flamme des beaux enthousiasmes 
y reste éternelle. Les ans ont passé, les siècles ont été em- 
portés par le large remous du temps, mais les œuvres demeurent 
jeunes, vaillantes et vivantes. Je sais très bien ce qu'on va me 
dire : Terburg et Metzu peignaient des figures qui marchaient 
autour d'eux, précisaient des caractères qui s'étaient manifestés 
dans leur entourage; et les costumes pittoresques dont ils ont 
alTublé leurs personnages étaient ceux-là qu'ils portaient habi- 
tuellement. 

Il y aurait une jolie bataille à engager à ce propos, et les 
modernistes à outrance seraient heureux que j'ouvrisse les hosti- 
lités. Qu'ils aillent m'attendre sous l'orme! 

Si M. de Cuvillon s'est passionné pour l'époque de Louis XIII, 
c'est parce que cela lui fournissait l'occasion de peindre des types 
dans des costumes enrubannés, de rappeler les tons pâlis des 
velours — s'il s'agit d'un gentilhomme, — les tons rugueux des 
casaques et l'éclat poli des cuirasses — s'il s'agit d'un homme 
d'armes. Que dire à cela, et quel reproche adresser au peintre? 
Rien et aucun. Peu importe, au demeurant, le sujet, si la toile 
est attirante. On va à elle non pour ce qu'elle rappelle, mais 
surtout si elle parle bien et juste. Avec du talent — rien que 
cela! — un artiste fait tout prendre et tout accepter. Vous voyez 
que la recette est simple : avoir du talent. 

Sous ce rapport, M. de Cuvillon ne sera pas pris sans vert. 

Faut-il en donner des preuves probantes, en voici : 

C'est d'abord la belle étude, si largement enlevée, dans 
laquelle nous retrouvons le Château d'Ango que rempHssait l'an 



76 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

passé tout un ramassis de sacripants s'apprètant à une entrée en 
campagne 

La Lettre nous plonge en plein xvi' siècle et nous permet de 
synthétiser toute une vie ignorée avec la jeune femme que le 
peintre nous montre debout, lisant une lettre, près d'une fenêtre 
qui laisse entrer l'air du matin. La pièce dans laquelle se tient 
cette jeune femme est un peu sévère. Des tapisseries garnissent 
les murs. Près de la fenêtre une table, et sur la table un vase de 
cuivre ciselé, un missel et une poignée de roses. Elle est char- 
mante l'héroïne de cette anecdote avec sajupe à fleurs, son justau- 
corps seyant et la fraise godronnée qui met un nimbe à son front. 
Elle lit la douce missive, le billet tendre où l'aimé, absent, très loin 
sans doute, a consigné ses regrets, ses rêves et ses espoirs. 

Un passage difficile rappelle un peu certaines compositions 
de ces flamands ingénieux et émus à qui nous devons tant de joies 
concentrées. 

Ici le peintre, de plus en plus sûr de sa facture, donne un 
libre cours à ses ambitions. 11 nous introduit dans un salon tapissé 
de scènes empruntées à l'Astrée ou au Grand Cyrus. Sur une 
table, une aiguière et son plateau et un cornet qui attend 
des fleurs. Une femme vêtue à la mode de la cour de Marie 
de Médicis, avec la robe d'étofTelampassée, les manches bouillon- 
nées et la fraise, est assise sur un siège en cuir de Cordoue. Elle 
tient à la main un papier sur lequel est noté un air. Elle l'étudié, 
cet air, elle le cherche, mais quelque difficulté l'arrête. Son cava- 
lier, un musicien, à en juger par le violon ([u'il tient de la main 
gauche, lui indique du bout de l'archet le motif à attaquer. Et la 
jeune artiste fredonne tandis que le mouvement de son corps 
semble rythmer en une cadence entendue le passage difficile. 
L'histoire est plaisante, pleine de naturel et de grâce, les person- 
nages sont dans leur rôle et dans l'attitude que comporte l'aven- 
ture; de plus, bien dessinés et d'une couleur charmaiili', ils 
baignent dans un milieu plein d'air et de rlarté. 



ROBEIIT DE GUVILLON. 



77 



Un Conquérant. — Nous le connaissons le drôle, espèce de 
batteur d'estrade, coureur de grands chemins, batailleur à la solde 
de qui veut le payer, pas scrupuleux sur l'ouvrage si le gain est 
certain. Pour le moment il est au repos. La campagne est termi- 
née et les mercenaires ont été licenciés. Il rentre au village pour 

y boire le produit de 
ses rapines; et, à la 
façon dont il re- 
dresse les crocs de 
ses moustaches, on 
devine qu'il va à 
présent entrepren - 
dre quelque expé- 
dition galante. Gare 
aux filles, et gare 
aux maris! Les unes 
seront conquises et 
les autres... bernés. 
Ce sacripant est 
intéressant, et la fa- 
çon dont il est rendu 
I ~ — tout à fait habile. 

La tète est fine, bien 
modelée et d'une ex- 
pression caractéristique. Il y a dans le regard une pointe de 
malice qui tempère des éclairs de fauve. La casaque de buffle, 
tailladée par les estafilades et les manches de velours élimé, les 
bottes à entonnoir et le feutre insolemment incliné sur la tête, 
habillent le personnage tel qu'il doit être. 

On ne se douterait jamais en voyant les aquarelles de M. de 
Cuvillon de ses origines. Il fut d'abord élève de l'École des Beaux- 
Arts, section de l'architecture, qu'il pratiqua durant des années. 
Puis il entra chez Dubufc père et ensuite chez Delaunay et chez 

20 




78 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Puvis de Cliavanaes. Voyez-vous crici l'illustre autour du Dois 
Sacré enseignant à un émule de Meissonnier! Ce qu'apprit 
M. de Cuvillon dans son passage à l'atelier que dirigeaient 
Puvis de Chavannes et Delaunay, ce fut surtout renseignement 
esthétique. De Chavannes l'initia aux beautés élevées de l'art, lui 
montrant sans cesse cet idéal qu'on croit pouvoir toucher si faci- 
lement et qui s'éloigne au fur et à mesure qu'on tente de le saisir; 
il l'introduisit dans ce jardin de la pensée dont l'horizon est par- 
tout et nulle part. De son passage dans l'atelier du maître M. de 
Cuvillon a gardé le plus touchant souvenir. 

Dans ce jardin de la pensée, M. de Cuvillon y a cueilli les lys 
et les roses — vieux style — qui se voient sur l'adorable portrait 
de M"^ de Montesquiou-Fezensac. Que de grâce raffinée et que 
de distinction hautaine révèlent cette grande dame enveloppée 
dans un fourreau de soie bleu tendre, rehaussé de gaze! Que de 
vérité également dans le mol abandon du modèle, si expressif 
de physionomie ; cette physionomie où se devinent la douceur et 
l'intelligence; physionomie d'une femme qui se sait belle sans 
pourtant avoir l'air de s'en douter. 

L'Aimée est debout, enroulée dans des tulles, dans des soies, 
dans des cachemires aux teintes disparates mais bien harmoni- 
sées. Elle contemple une fleur, assez semblable à une Hérodiade 
portant dans sa main le lotus mystique. La tête est vague, l'œil 
est éteint et la pensée absente fuit dans l'infini du songe. A quoi 
pense cette enfant du harem, pour un instant au repos? Est-ce à 
la tribu où elle a grandi, à la tente où elle a dormi, à la razzia 
qui l'a fait tomber de l'illimité du désert à la prison dorée du 
harem. Comme travail de peintre, supposez une miniature, mais 
une miniature qui serait traitée par un coloriste. 

A la fenêtre. — Titre banal qui ne dit rien mais qui permet 
au fantaisiste de se lancer dans le champ des hypothèses. Assuré- 
ment qu'on peut prêter à ce gentilhomme si superbement vêtu et 
qui jette un regard curieux par la fenêtre auprès de laquelle il est 



DK l.UVILLON 



LA LETTRE 



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ROBERT DE CUVILLON. 7'J 

placé, mille sujets de préoccupation. Le plus vraisemblable, c'e.st 
à coup sûr une préoccupation de cœur. L'être adoré pour lequel 
il vit, espère et souffre, va passer là, sous ses yeux, peut-être 
avec un autre, époux ou soui)irant; el des pensées confuses 
s'agitent en lui. Je suppose cette souffrance d'une âme aimante 
et d'autant plus susceptible, d'autant plus ombrageuse qu'elle 
s'est donnée sans savoir peut-être si sa tendresse est comprise, 
si son dévouement est apprécié et si le grand cri de sa passion 
trouvera un écho dans l'âme de sa maîtresse. 

Un éventail â fond de nuage, avec une jolie créature cou- 
chée dans l'espace. — La tête ébouriffée pétille de malice, et 
les yeux, oh! ces yeux! lancent des flammes amoureuses. 
C'est quelque déesse habitant l'empyrée, quelque belle éna- 
mourée exilée du pays où fleurit la tendresse et le sacrifice. 

Je crois avoir tout dit sur M. de Cuvillon, qui mérite vraiment 
cette année qu'on s'arrête longuement devant ses envois. Je me 
suis étendu sur les sujets qu'il nous a racontés et j'ai signalé les 
qualités de son exécution si sûre et si précise, si colorée et si 
harmonieuse. Il s'est évertué à nous rendre des types déjà ren- 
contrés dans les tableaux des aïeux, mais montrés différemment, 
à sa façon à lui, avec le je ne sais quoi qui donne de l'accent à des 
sujets pacifiques et discrets de leur nature. C'est un peintre qui 
apporte dans ce qu'il entreprend la conscience d'un convaincu. 
Il a la ténacité de l'homme qui veut, et surtout qui sait ce qu'il veut 
et où il doit aller. M. de Cuvillon a ses inspirateurs qui sont les maî- 
tres de génie qu'a vu naître le ciel de Hollande . Ses dieux sont là-bas, 
mais le croyant quitte souvent Paris et se dirige vers les autels 
sacrés pour y déposer ses doutes, ses luttes, ses déceptions; et 
quand, après avoir accompli son pèlerinage, il se trouve face à face 
avec les chefs-d'œuvre qui illuminent les galeries flamandes, il y 
puise la force qui est nécessaire pour persister et l'espoir, qui 
est indispensable pour réussir. 

Pour comprendre le bel enthousiasme que suscitent les 



so 



LK SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



pi'tits-mailros hollandais, point n'ost besoin do Irauchir la Iron- 
iière, de s'en allor vers les brumes mélancoliques et les horizons 
humides. La Hollande, mais nous l'avons à Paris dans la quintes- 
sence de ses chefs-d'œuvre accrochés en notre admirable musée 
du Louvre. La galerie Lacaze en possède un joli spécimen; et les 
toiles intimes, celles qui disent les habitudes, les goûts, les pas- 
sions d'une caste ou d'une époque, fourmillent dans toutes les 
galeries de notre palais des arts. Les personnages que les Pieter de 
Hoch, les Terburg, les Metzu, les Miéris ont saisi dans leurs côtés 
les plus familiers nous semblent vivants; et, à notre sens, il suffi- 
rait de peu de chose pour qu'ils se missent à marcher, à parler, à 
aimer, à souffrir dans l'atmosphèrede rêves où s'égare notre pensée. 




LIBHAIim: AHTISTIOUE. — H. LAUiNETTE ET C/% ÉDITKUHS 



197, liOl'LKVAHU SAI.NT-C. K.nSlAlN, PAHIS 



PREMIÈRE ANNÉE 



SALON 



DES 



AU LA BEL LISTES 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




A Sociélé des Aquarellistes français est aujoiiid'luii uiio inslilulinii. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les pr('occupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon ; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salon des Aquarellistes français. 

Celte publication contiendra une monographie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
Montrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des .\quarcllisles nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des AqnarclUsles français formera un charmant volume format in-8 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en l'ac-similé d'iKiuarelle 
sera offerte i\ tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

l'iix de l'ouvrage complet 70 Ir. 

Divisé en 20 fascicules Lebdomadaires à 3 fr. 50 

Il sera lire 25 exemplaires humérofds si(r papier des manufactures du Japon, ipreuves 
avant la Ivttrc. au prix de 150 francs l'ouvrage complet. 



P.VKIS. — T 1 f. ti CHAMEROI. — 20Si9. 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C% ÉDITEURS 

19 7, B U L K V A n D s A I N T - G E n M A 1 N , 197 



il*' Fascicule. 



Prix : 3 i'v. 50 




JEAN BÉRAUD 




1^ UAND on pratique depuis vingt-cin(j uns 
le même travail on possède une expé- 
ri ence que les résultats viennent d'eux- 
mêmes confirmer. On connaît le fort 
et le iaihle des êtres et des choses; et 
souvent des aperçus qu'on émet ont 
tout l'air d'être des révélations |)our 
les générations nouvelles. Certes, je 
ne- me targue pas d'infaillibilité, mais je suis liicii fcu-cé de 
remarquer que quelques-uns des jugements ipie j'ai portés 
autrefois sont devenus, à l'heure actuelle, des vérités. Je ne 
m'attribue pas des mérites qui sont peut-être illusoires; cepen- 
dant il m'est agréable de dire que quelquefois j'ai vu juste 

21 



8^ I.K ?AI.nN DES AOIARELLISTKS FRANÇAIS 

et (|U(' ttMix qui m'ont suivi ont rté li'S Christophcs Colombs 
d'Amériques déjà découvertes. 

Cette constatation est notre seule satisfaction à nous qui 
devons pressentir les talents de demain ; et il est bien légitime 
que nous tirions orgueil de notre perspicacité. Les amitiés ou les 
admirations d'avant sont les seules vraies parce qu'elles se fondent 
sur une conviction ou sur un enthousiasme; les autres ne 
reposent que sur le fait accompli ou sur le talent révélé. Il est 
donc bon de se rendre à soi-même la justice que les artistes 
dédaignent de proclamer. C'est la seule récompense qui nous est 
accordée à nous qui défendons chaudement les incompris, et qui 
encourageons de nos sympathies les timides. 

M. Béraud a commencé par êtr(> é|)ris de ranticjuité et nous 
connaissons de lui une Léda bien tournée, d'un dessin, d'un 
modelé et d'une couleur absolument d'un bon élève. Et de la 
grâce par-dessus le marché! Mais après, quelle chute d'Icare, 
de l'Olympe à l'asphalte de nos boulevards! Puis, l'artiste retrouve 
une santé nouvelle, plus forte, plus vaillan+e, entretenue qu'elle 
est par cette atmosphère parisienne qui bientôt deviendra lair 
ambiant dans lequel vibrera son talent très personnel. 

Bonnat fut le premier maître de M. Jean Béraud; bientôt ce 
dernier s'émancipa, et tout de suite, d'instinct, il chercha dans la 
foule l'inspiration qui pouvait donner un corps à l'art qu'il rêvait. 
La foule! Quelle chose à la fois grotesque et puissante, où tout 
se môle, se confond; aspect solide, brillant, sonore avec tant 
(r.illiaiics disparates; ici, comédie au large rire; là, drame 
concentré; plus loin, tragédie à faire reculer Shakespeare s'il 
sortait pour un moment de l'immortalité où il est entré. 11 fallait 
pouvoir discerner dans un tel assemblage, lire dans un tel 
grimoire, se reconnaître dans un tel désordre. 

N'est-ce pas ce que M. Béraud a réalisé dans son aquarelle 
intitulée : le Boulerard, centralisé dans l'espace qu'envahit la 
terrasse du café Riche. La foule des oisifs et des indifférents v 



Jean Rkraud 



•!^ 



FIN DE SPECTACLE 



JEAN BERAUD. S.i 

marche ou s'y arrête. La foule, celte entité avec ses tics, ses goûts, 
ses physionomies si vraies, si justes et si humaines. On y est en 
plein ; et tous les personnages qui circulent sur le large trottoir 
nous les connaissons; ils font partie du Tout-Paris! Celui-ci, c'est 
Machin; vous savez bien. Machin... Cet autre, c'est Chose, le 
fameux Chose... Et il faut voir l'esprit avec lequel tous les carac- 
tères sont écrits, le talent inimitable avec lequel le peintre les a 
dessinés, presque coulés, d'un coup, sans bavochures. Il y a 
surtout deux figures placées près de la chaussée, deux hommes 
qui causent, qui sont vivants. Ils argumentent véhémentement et 
l'un d'eux, le bras tendu et le doigt allongé, semble enfoncer son 
avis dans la pensée de son interlocuteur. Et ce que cette scène 
est sincèrement indiquée, dessinée avec science et peinte à 
ravir! Il a plu, et le soleil, avare, se montre entre deux nuages. 
Eh bien, ce coin de la capitale, si mouvementé, si amusant, si 
vraiment parisien est imprégné d'humidité. L'asphalte, le pavé en 
bois que franchissent de jolies grisettes montrant un pied bien 
cambré et un mollet bien modelé, les maisons, les arbres, tout est 
saturé d'eau, si bien que les visages semblent plus frais et les 
feuilles plus vertes. L'automne, qui est la saison choisie par 
l'artiste, a des rajeunissements de printemps, et les arbres jaunis 
semblent donner des pousses nouvelles. Je qualifie cette page de 
M. Jean Béraud, un petit chef-d'œuvre. 

La Fin de spectacle est non moins réussie. On est aux Variétés 
au moment de la sortie. Le plaisir est consommé et la gêne 
commence. C'est la déroute des spectateurs repus ayant hâte de 
regagner leur gîte. Déjà le lustre est éteint et la rampe seule 
éclaire la salle presque vide. Les spectateurs de l'orchestre, qui 
ne peuvent sortir qu'un à un, se pressent et retardent ainsi l'éva- 
cuation. Les habitués de théâtre ne se hâtent point. Ils ont retiré 
d'avance leur paletot du vestiaire et ils l'enfilent avec la gêne 
ordinaire, en allongeant les bras et en se contorsionnant le corps. 
Quelques-uns assujettissent leur foulard ou relèvent, en gens de 



84 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



précaution, le col de leur pardessus. Je vous assure que celte 
scène si bien comprise, si joliment éclairée et dans laquelle 
M. Béraud a semé tant d'observation, et tant d'esprit est exquise. 

La Brasserie, avec une fdlc assise sur une table de marbre, 
humant sa cigarette, est vraie mais lugubre. Elle me rappelle cette 
Buveuse d'absinthe de Rops, à la fois macabre et géniale. 

Le Soir d'été scandalise les bourgeois. Le peintre ne s'est-il 
pas avisé de montrer deux amants inconscients , s'embrassant 
par-devant la nature, sous les girandoles étincelantes d'un por- 
tique de fête champêtre ! 





EUGÈNE MORAND 



j^^ v^ ,^;::^^?^ ÉuiMÉE, ce sceptique, ce raffinr do style, 



■H. 

ce joli conteur, cet historien en man- 
chettes de dentelle, était bien fait pour 
séduire un fin lettré comme M. Morand; 
et je conçois que l'artiste ait rêvé de 
nous rendre en une vision prestigieuse 
le Carrosse du Saint-Sacrement, un des 
bijoux de l'écrin du joaillier à (pii une 
« Inconnue » a écrit de si adorables lettres. J'eusse été heureux 
de signaler la curieuse affinité que pouvait démontrer M. Morand 
entre la page ciselée par un Benvenuto Cellini de la plume v[ la 
page traduite par un gourmet du |)inceau. Malheureusement, 
pour une cause (jue j'ignore, l'aquarelle que promettait le cata- 




86 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

logue a manqué à l'appel, et je ne puis que constater le fait sans 
y insister plus que de raison. Tirons donc un trait sur le morceau 
dont on se régalait à Favance, et passons à d'autres exercices. 

Elle est très variée, très pittoresque, très particulière, l'expo- 
sition de M. Morand; et je suis embarrassé pour décider lequel 
des numéros que le peintre a exposés mérite la palme. 

V Intérieur de forge se présente en premier. Nous avions 
déjà celle des frères Le Nain qui brille dans le plus riche des 
musées. Voyons ce que M. Morand a tiré d'un thème classique. 
Devant nos yeux une maréchallerie étale toute la mise en scène 
que comporte le lieu. Au loin, la forge, le soufflet, les enclumes, 
les marteaux. Disséminés un peu partout, des outils à réparer, 
des fers et des bois à utiliser. Au plafond, des solives envelop- 
pées de suie et reliées une à une par des toiles d'araignées. L'ate- 
lier est plongé dans une sorte de clair-obscur au milieu duquel les 
angles s'atténuent et les saillies se fondent. Presque au premier 
plan, un cheval qu'on ferre. Une raie lumineuse coupe la forge 
en deux. Excellent effet, ménagé par une main habile, et sou- 
ligné par un pinceau preste. 

Premières communiantes. — Symphonie en blanc majeur! 
L'artiste nous montre une chapelle dont les pierres autrefois 
foncées ont pâli sous les atteintes et sous l'usure des ans. Des 
fillettes, toutes de blanc vêtues, attendent dans le recueillement la 
minute sacrée où elles communieront avec l'inconnu, avec le 
Dieu invisible. D'autres enfants viennent d'un dos bas-côtés et 
se dirigent vers l'autel irradié de cierges parfumés. On dirait 
d'une de ces théories de vestales qu'Hector Le Roux excelle à 
faire revi^Te des cendres de Pompéi. La note est bien délicate 
entre le blond des chevelures arrangées à la vierge et le blanc 
des robes, entre l'harmonie comme attendrie des ligures et 
l'atmosphère lumineuse qui baigne la chapelle. 

Le peintre sait être original et divers puisque, après cette 
scène d'intimité extatique, il nous entraîne sur le bord d'un 



Eugène Morand 



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PREMIÈRES COMMUNIANTES 



ax/.aoM axâo^jS 



<'/AVAk\vrjUKo:) <^.:^\iVÂurAH'i 




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EUGÈNE MORAND. 87 

Canal, à Venise. Il s'agit ici d'une composition véritablement 
remarquable, celle que j'eusse choisie si j'avais eu à me pro- 
noncer. Des masures délabrées se reflètent dans l'eau; des 
gondoles ont été tirées à terre. Ce n'est rien cela, et c'est tout. 
Ce que la couleur des maisons est amusante et juste; ce que le 
canal est engageant; ce que ces embarcations au repos sont 
tentantes; ce qu'il y a de fantaisie et de vérité dans cette 
aquarelle, je ne saurais le dire. Mais, ce que j'assure, c'est 
qu'elle est habile et aisée, et attirante de sujet et de colorations. 
On esquisserait tout un drame dans ce décor vu par un curieux et 
traduit par un poète. 

Le Soir. — Ici, la Venise des aligneurs de rimes, c(>lle des 
de Musset et de Gautier; une Venise romantique et charmante; 
une Venise d'amoureux ou de bmvi, avec ses canaux dans les- 
quels le bleu du ciel se reflète; Venise avec ses palais, ses dômes, 
ses flèches ; Venise avec ses gondoUers « messagers d'amour » ; 
Venise avec son ciel léger, doux et nacré, et sa lumière envelop- 
pante qui semble jeter partout une gaieté argentée. 

Or San Michaele (Florence) ; c'est si vous le voulez un décor de 
comédie fantaisiste. Si le poète des Nuits l'avait connu ce carre- 
four sinistre avec la maison historiée, fouillée, sculptée, tara- 
biscotée, dressant son auvent et sa lanterne découpée comme un 
bijou dans l'encoignure de droite ; et découvrant à gauche cette 
arcade qui conduit dans quelque carrefour peu fréquenté, il y eût 
assurément placé une des scènes de ses Caprices de Marianne, 
celle où le podestat s'enfuit après le crime (pii ensanglante la 
pétillante mais décevante corruption du plus décourageant et en 
même temps d'un des plus admirables écrivains du siècle de 
Hugo. 

J'indique sommairement les motifs saisis sur le vif par 
M. Morand, les cadres qui l'ont séduit et dans lesquels son 
imagination d'abord, son tempérament ensuite, se sont donné 
carrière. Ce que je ne saurais exprimer, c'est l'impression 



8S 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



qu'oxhalL'iit ses aquarelles; c'est ou linliiiiité ou la couleur qui 
les caractérisent; c'est l'ingénieux accord des sujets et de leur 
facture; c'est, en un mot, ce que la plume ne peut traduire, 
mais ce que la pensée retient. 

C'est bien là l'art délicat d'un èlie ([ui sacrifie à toutes les 
muses, qui s'incline devant tous les autels, qui met soit son res- 
pect, soit sa tendresse, soit son enthousiasme dans ce qui sort de 
son cerveau, dans ce qui passe dans son regard, dans ce qui 
s'échappe de sa main. J'ai gardé pour la fin une aquarelle qui ne 
figurait pas au catalogue et qui représente un intérieur d'église, 
très riche d'ornements, très chargée de marbres précieux et d'or- 
fèvrerie étincelante. Pas un dévot n'en foule les dalles, et le silence, 
d'un inconnu troublant, l'emplit tout entière. 




LIBHAIHII-: ARTISTIQUE. — II. LAL^ETTE ET C'% ÉDITEURS 

197, HorLKv.^nD s.m.nt-gkrma i.n, paris 



PREMIERE ANNEE 



SALON 



DES 



AUUAIIKL LISTES 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




A Société des Aquarellistes français est aujourdhui une institution. 

EIli' compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 

affinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 

inialeurs la jilace d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 

!S^L ^'' conlié que celui des Champs-Elj'sées, mais non moins 

W^ r ^. . yf intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salon des Aquarellistes français. 

Celte publication contiendra une monographie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
.\[onlrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de celte publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarellistes français formera un charmant volume format in-8 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou si.x sujets en photogravure 
formant en-tôte, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

l'rix de l'ouvrage complet 70 tr. 

Divisé en 20 fascicules hebdomadaires à 3 fr. 50 

// sera tiré 23 exemplaires uitmdroics sur papier des manufactures du Japon, épreuves 
avant la lettre, au prix de 150 francs l'ouvrage complet. 



TYf. G CIIAMEROT. — 20&29. 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. - II. LAUNETTE ET C^ ÉDITEURS 

107, BOULEVARD S AI iN T - G EUM A I N , 197 



1:1 '^ Fascicule. 



l'U 



Prix : 3 fr. 50 





DUBUFE FILS 



■"^im-^'^t ^^P'n personnage de la Vie de Bo/iè/ne cVRcnvi 



^^^mé '€ "^ T ^""'S^'' voulait expluiuer en 
Il I ■ "M^' i~* É& "'^ l'influence du bleu dans 



une .symplio- 

les arts. \i\ 

Mi^^^-r\r l'omancier subtil dont j'ignore le nom a 






-> 



('■crit une nouvelle portant ce titre aussi 
-^ (''trange qu'énignriatique : A la recherche 
du hU'u dont on meurt. Notez que je ne 
suis pas en veine de rire et que je n'ai 
nulle envie de plaisanter. C'est de l'histoire que je fais, de This- 
loire avec preuves à l'appui. Il y avait déjà dans ce projet litté- 
raire pas mal de fantaisie; mais où la fantaisie a pris des propor- 
tions étonnantes c'est quand les directeurs de la revue (pii devait 
offrir ce mets bizarre à ses lecteurs rêvèrent de le rehausser de 
quelques dessins explicatifs. C'est ici que M. Dubufe fils entre en 

23 



90 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

scène et qu'il devient mon justiciable, puisqu'il a condensé en 
quatre aquarelles ses différentes NTies sur le Bleu dont on meurt. 

Pourquoi l'écrivain qu'une si abracadabrante idée a séduit 
a-t-il choisi le bleu plutôt que le jaune ou que le rose? Point ne 
le sait. Le bleu assurément parle à l'esprit. Il y a en lui du sym- 
bole. Bleu du cœur, c'est Tamour; bleu de l'àme, c'est la prière; 
bleu de la pensée, c'est l'idéal. On est amant, on est croyant, on 
est poète; et on forme de cette manière, à l'aide de ces trois 
termes, les côtés d'un triangle magique. 

M. Dubufe fils a tenté de donner un corps aux abstractions 
du conteur qu'il était chargé d'accompagner, et j'avoue en toute 
sincérité que s'il ne m'a pas fait toucher du doigt les finesses du 
nouvelliste il a du moins récréé mon œil par de chatoyantes 
compositions. Entendons-nous; charmantes de conception, d'ar- 
rangement, de couleur; décors de féerie pour quelque poème de 
Shakespeare, avec des horizons ouverts dans l'infini. Mais quand 
à me faire dire que ces pages délicates et d'une facture un peu 
enveloppée des vapeurs de l'opium ont agi sur mon cerveau et 
l'ont préparé à la compréhension nette, précise, mathématique 
de la nouvelle qui les a enfantées, jamais je n'y consentirai. J'ai 
vainement tenté de déchiffrer ce que le bleu signifiait dans l'Inde, 
En Norwège, dans le Triangle philosophique et dans le Chejnin de 
fer, j'y ai perdu mon parisien. J'ai constaté en même temps que 
le compliqué éteint le talent le mieux établi, et que la simplicité 
est décidément ce qu'il y a de plus difficile à acquérir. 

Benserade rêvait de mettre l'Histoire romaine en rondeaux, 
ce qui eût été une piètre opération. Mais diversifier une nuance, 
lui attribuer des vertus, lui accorder une puissance dominatrice, 
et échai'auder sur cette nuance qui n'est adorable que découpée 
dans un ciel d'orage, ou aperçue à travers les branches touffues 
qui bruissent dans les forêts profondes, autant vaudrait se lancer 
après tant d'autres curieux à la recherche de la pierre philo- 
sophale. 



G- DUBUFE FILS 



SAINTE CÉCILE 



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IVI . !_' 



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'^ ^^^ijfi* /It-rt.r 



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'^'iunh' Ceci/c 



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'^:j<t/f*i^/n' £-'i<",'Ci(,/-j-u.t. 



UUir CÙ'iibiUWinhir 



DUBUFK FILS.. 91 

Notez que M. Dubufe fils a prodigué toute son imagination 
pour composer les scènes qu'il nous offre; qu'il a fait preuve de 
science et d'art; que les quatre morceaux qu'il a signés ne sont 
point d'un être banal, mais bien au contraire qu'ils émanent d'un 
tempérament dont les essais même ont de l'accent, de l'har- 
monie et de l'originalité; que beaucoup de ses confrères seraient 
incapables d'un tel effort et reculeraient devant un semblable 
labeur. M. Dubufe fils aime du reste les équipées aventureuses. 
Tant mieux si la tâche est rude : 

« J'aurai du moins l'honneur do l'avoir entreprise, » 
somble-t-il se dire, comme le héros de la tragédie. 

A ce titre, il est digne d'estime et mérite qu'on le ménage, 
même quand on n'est pas de son avis. Ses erreurs ne sont pas 
d'une nature vulgaire ; elles révèlent comme une sorte de race ; 
et le bleu coule sur sa palette ainsi que le sang bleu coule, dit-on, 
dans les veines de la grandesse espagnole. 

A ces pages énigmatiqucs et d'une sensation curieuse je pré- 
fère deux sujets : Femmes au bain, étude, et un numéro non 
catalogué qui complètent l'exposition de M. Dubufe fils. 

Les Femmes au bain sont enfermées dans quelque harem de 
l'Orient sensuel et passionné. Une d'elles, sans voile, montre son 
beau corps éblouissant dans sa nudité radieuse. Elle sort d'une 
piscine élevée de quelques degrés de marbre, moins blanc que 
la chair frémissante de ses pieds aux reflets rosés. D'autres 
femmes demi-nues ont des attitudes comme lassées. Des drape- 
ries harmonieusement arrangées leur donnent des apparences de 
statues. Des accessoires empruntés à l'Exlrème-Orient sont dispo- 
sés dans un désordre qui n'est pas sans charme. Le vert de larges 
plantes donne de l'accent au blanc ému des chairs et au blanc 
atténué du marbre. Des oranges qui ont roulé sur les tapis sont 
un joli régal de jaune; et à droite un haut paravent japonais môle 
les recherches de ses arabesques et Tintensité de ses broderies de 
soie et d'or à l'atmosphère parfumée qui sature ce téyidarium. 



92 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

T, "autre thème, c'est une Sainte Céci/e hiératique, assise sous 
un dais finement ouvré et chantant, tandis qu'à ses pieds un 
ange pince les cordes d'une guitare. Figure chaste et tendre, 
brûlée de foi, assoiffée de divinité, perdue dans des extases sans 
fin, tels ces types religieux et touchants qui illuminent les pages 
des missels et autour desquels les moines artistes ont fait s'en- 
rouler des oiseaux et des fleurs. 





MAURICE COURANT 




PRÈS avoir été durant des années le peintre 
attitré du Havre, de Honfleur et de la côte 
normande, M. Courant a poussé une pointe 
plus avant et tiré une bordée plus pro- 
longée; et c'est vers la Bretagne qu'il 
a cinglé. Lui qui excellait à peindre le 
grand mouvement d'un port de com- 
merce, et à rendre depuis le transatlan- 
tique jusqu'à la barque de pèche avec la précision large qui carac- 
térise son talent, il a voulu, cette année, revivifier sa manière et 
demander à des aspects nouveaux des qualités plus viriles. Non 
pas qu'il manquât de ces dernières, bien au contraire; mais il ne 
les avait pas jusqu'ici mises aux prises avec la nature sauvage 

24 



94 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

et puissante qu'ollVe la Bretagne à ceux qui la visitent, qui 
l'étudient, qui l'admirent et qui s'en imprègnent. 

On peut même se rendre compte en regardant les envois de 
M. Courant de la différence qui existe entre la Normandie et la 
Bretagne; différence de sol, de végétation, de mœurs, d'impres- 
sions; et cela à peine à quelques heures de distance. La 
Normandie, c'est le sol fécond, riche, la nature aimable, attirante; 
la Bretagne, c'est le sol dur à travailler, traversé de roches, semé 
de landes, avec des habitants encore à l'état sauvage, une nature 
abrupte, désolée, mais non sans grandeur. L'une est famiUère, 
douce, d'un arrangement harmonieux; l'autre est comme soup- 
çonneuse , comme fermée ; mais combien supérieure à la 
première par sa majesté tragique, et par Finharmonie de ses 
aspects chaotiques. En Normandie l'homme jouit de tout ce 
qu'il voit; en Bretagne l'homme pense devant tout ce qui le 
terrifie. La Bretagne, c'est bien le pays de prédilection des 
artistes et des rêveurs. La terre y a son éloquence sacrée, les 
genêts et les bruyères leur poésie, l'Océan d'une si subhnie 
horreur sa majesté mystérieuse. Ceux qui ont visité la Bretagne ont 
emporté de là un souvenir inoubliable; et parfois une nostalgie 
obsédante les arrache à leurs plaisirs ou à leurs travaux pour les 
ramener sur ces côtes que les flots de la mer battent incessam- 
ment, en donnant à l'àme la plus poignante sensation et en 
offrant aux yeux le plus magique spectacle qu'il soit possible 
d'imaginer. 

C'est par l'intimité de la Bretagne que M. Courant a été 
empoigné; c'est par les mœurs simples, par les particularités 
locales, par les travaux, par les luttes des marins qu'il a été 
frappé. Il a vécu avec des pêcheurs, il a été mis au courant de 
leurs dangers, et il a voulu les connaître et les partager; et il 
s'est ainsi créé en lui des émotions dont mieux que personne 
il a pu retrouver la source puisqu'il s'y était abreuvé à larges 
traits. 



Maurice Courant 



•sî^ 



LA BARRIÈRE BRETONNE 



1 7. / 



( ) 





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V 



.-•rrrrï itnr_jiou 



MAURICE GOURANT. 9o 

Les marines dominent dans les envois de M. Courant, et 
toutes elles sont d'une belle allure et d'un caractère puissant. Sa 
facture, que les sujets d'autrefois nous montraient fine, distin- 
guée, légère, souvent pleine d'esprit, s'est ici comme mûrie. Elle 
a plus de largeur; elle est vigoureuse et colorée et d'un accent 
viril qui répond bien aux types qu'il a peints et aux compositions 
qu'il a agencées. Ses personnages sont frustes, solides, de taille à 
tenir tête aux périls qui sans cesse les enveloppent. Des hommes et 
des femmes de granit, non sans noblesse mais d'une noblesse qui 
semble hiératique. Si on les voyait isolés ils paraîtraient des 
sauvages ; mais si on les voit se livrant à leur tâche , à terre 
préparant l'embarquement, sur leurs bateaux attentifs à la 
manœuvre, hissant les voiles ou déroulant le filet, ils deviennent 
superbes et s'harmonisent admirablement avec le cadre dans 
lequel ils s'agitent. N'en est-il pas de même des barques si gros- 
sières quand l'ancre les immobilise et qui deviennent, dès qu'elles 
sont au large, avec leurs voiles tendues, si décoratives et si 
meublantes. 

Si je prends une à une les aquarelles de M. Courant, depuis 
celle intitulée à /'A/^cre jusqu'à celle Attendant le flot, je constate 
la même préoccupation et la même ambition. Rendre les gens de 
mer tels qu'ils sont; traduire le spectacle magique qu'offre 
l'infini; faire sentir ce que sont les flots courant vertigineusement 
l'un après l'autre et se brisant contre un écueil en une gerbe de 
paillettes lumineuses; donner à la pensée une sensation intense 
en montrant, balancée par les vagues écumantes, la frôle coque 
de noix que l'instinct de l'homme dirige et que la main de Dieu 
conduit ; faire sentir les beautés d'un ciel où toutes les colères 
semblent rouler, se poursuivre et s'entrechoquer, et les magnifi- 
cences d'un lointain perdu dans la brume des eaux et irradié 
par les rayons atténués d'un soleil qui descend dans sa gloire. 

C'est ainsi que M. Courant nous a pris et qu'il a fait vibrer 
quelque chose dans nos cœurs. Avec une facture puissante, 



96 



LE SALON DES AQUAUELLISTES FRANÇAIS. 



pathétique, éloquente, il a peint, et pour en laisser des traces, le 
Retour des bateaux sardiniers; le Soleil couchant ; la Sortie du 
port; le Passage; Sur les rochers; f Océan; la Mer houleuse; 
Attendant le flot; et des paysages de terre, entre autres la 
Barrière bretonne et la Croix, racontant ce que la nature montre ; 
son grand calme, sa belle harmonie dans le premier des thèmes; 
et avec le second, laissant pressentir dans la vue d'un village 
ignoré, dont nous voyons la place, et que des femmes occupent 
non loin d'un calvaire se dressant hardiment vers le ciel, Tespé- 
rance et la foi, seuls dogmes d'un peuple qui ayant beaucoup à 
soudVir ici bas a beaucoup à attendre de Celui dont l'efiigie atta- 
chée au bois de la croix se profile dans l'espace et semble implorer 
le Maître miséricordieux. 




G£TTY LtNTFa I KMMY 



LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — H. LAUNETTE ET C'% EDITEURS 

19 7, DOI'LKVAHU SAIXT-GKnUAIN, PARIS 



PREMIERE ANNÉE 



SALON 



DES 



AQl Alil^LLlSTES 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE iMONTROSIER 




A Société des Aquarcllisti'sfninçais ost aiijomiriiiii mie inslidilion. 

Elle compte dans son sein les artistes les jjUis divers et les plus 

rafflnés. Elle tient dans les piéoccupalions du public et des 

amateurs la place d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 

'tm: h [ centré que celui des Chanips-Klysées, mais non moins 

'W'^e \ . y/ intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication animellc 
sous le litre : Le Salun des Afjunrellisles français. 

Cette publication contiendra une monographie humo- 
ristique et criti([iie sur chaque peintre, par M. Eugène 
Montrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de celte publication, el 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquoirllisles /'ram-ais formera un charmant volume format in-8 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
sera offerte ù tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 



Prix de l'ouvrage complet 70 t'r. 

Divisé en 20 fascicules liebdomaduires à 3 fr. 



50 



// sera tiré 23 ejcemplaircs uumi'rolt's sur papier des munufaclures du Jupon, ipreuves 
avant la lettre, au prix de 150 francs l'ouvraye eoiriplet. 



r .1 n 1 s. — T Y F. 



C 11 AH E RO T. 




PARIS 
LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C'% ÉDITEURS 

I y 7 , U u U L K V A R D S A I N T - G E R M A I N , 19 7 



'1"4* Fascicule. 



Prix : 3 fr. 50 



13 




OLIVIER DE PENNE 



•1 ^^'^^^^^^Vmnt Hubert devrait être le patron do M. de 
Penne, car la chasse domine dans toutes 
ses compositions. Il a fait une étude spé- 
ciale de ce sport hyi^iénique qui permet au 
lirillant cavalier aussi bien qu'au tireur 
émérite de faire montre de leurs qualités 
respectives. Notez que de cette spécialité 
embrassée par l'artisle qui m'occupe, bien dos détails sortent, 
bien des particularités sont mises en relief. On devine chez M. de 
Penne un connaisseur éclairé, prisant les beautés du cheval et 
exaltant les vertus du chien. On le voit partant dès l'aube en 
expédition cynégétique, armé d'un bon Lefaucheux et escorté 
d'un de ces limiers qui méritent une page dans le nobiliaire de la 




98 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

genl canine. On le suit aussi dévalant un sentier rapide rempli 
d'ornières, et faisant rouler sous les sabots de l'animal qu'il monte, 
encourage ou éperonne, les cailloux et les rochers amenés là par 
la main des siècles. 

Des chevauchées effrénées passent à travers les sujets de 
M. de Penne dans un galop furieux qui ra|)pelle celui du « féroce 
chasseur ». C'est à peine si l'on distingue parmi les groupes 
équestres qui vont un train d'enfer, les sveltes et nerveuses chas- 
seresses serrées dans l'amazone verte ou noire qui dessine leurs 
formes et coiffées du gracieux chapeau que mirent en honneur les 
Diancs entraînées à la suite du Régent. Des notes rouges et 
blanches tranchent sur la couleur des frondaisons rouillées par 
l'automne ; et tout de suite on devine les cavaliers lancés contre 
quelque cerf qui s'en ira mourir, tout à l'heure, non sans com- 
battre, dans l'étang couvert de mousse et fleuri de nénuphars. 
Des bruits de cors font tressaillir la forêt, des tayauts trouljlent 
son silence, et sous le pas des chevaux, sous les roues des 
voitures, sous les piétinements des piqueurs et des chiens, les 
arbustes sont brisés ; et les feuilles à peine retenues aux arbres 
par la dernière force de la sève expirante se détachent une à une ; 
et les nids s'inquiètent, et les terriers s'affolent devant cet 
ouragan qui vient, qui passe, disparaît, se perd, pour revenir et 
disparaître encore, selon ce que décide la bête forcée. 

M. de Penne me fait assez l'elFet de représenter avec ses 
pinceaux ce que le marquis de Chervillc raconte si bien avec sa 
plume. Le peintre serait dignement complété par l'écrivain, et 
l'un ne tuerait pas l'autre, bien au contraire. 

Tous les deux excellent à exprimer le charme exquis de la 
nature, la poésie admirable qu'elle dégage; poésie qui monte du 
sillon et qui descend du ciel; poésie que fait naître la terre et (jui 
existe aussi bien dans la monotonie de ses champs aux tons 
divers, de ses prairies aux herbages humides, de ses horizons 
sur le fond desquels apparaissent la silhouette d'un village, la 



0. DE Penne 



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UN JOUR DE BATTUE MUNICIPALE 



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OLIVIER DE PENNE. gg 

llèclie élancée d'uno église, les tourelles orgueilleuses d'un 
châtecau, que dans la majesté grandiose d'une forêt que rien ne 
trouble si ce n'est le silence animé et l'harmonie muette des bois 
vénérables. 

M. de Penne, qui habite Marlotle, n'a qu'à sortir de sa maison 
pour être immédiatement dans la forêt de Fontainebleau. Il a pu 
par conséquent, chaque matin, et en manière de gymnastique, 
quitter le village, couper à gauche à travers les champs pour 
entrer dans cette cathédrale de verdure aux chênes élancés 
comme des piliers de basiliques, ou bien, inclinant à droite, se 
diriger vers les longs rochers, mer de granit dominant un océan 
de verdure formé par les pins innombrables, et delà, se perdre 
dans le rêve des choses trop belles et dans l'idéal des spectacles 
trop sublimes. 

La forêt fait partie intégrante de sa vie. Elle est son cerveau, 
son cœur et son âme. Elle lui donne l'éloquence et la persuasion; 
elle imprime à sa main, traductrice de ses observations, de ses 
remarques, de ses émois ou de ses trouvailles, je ne sais quoi 
qui est à la fois aîlé et puissant, subtil et tangible, quelque chose 
comparable à une sensation qui serait furieusement écrite. 

M. de Penne peint très bien non seulement la forêt, objet de 
ses dévotions, mais aussi, en particuUer, jetés dans un cadre de 
nature, un cheval de prix, un chien de race, un chasseur 
renommé avec le même amour qu'il manifeste dans une grande 
page. Il sait, pour l'avoir longuement pratiquée, l'anatomie du 
cheval et du chien; il connaît les bons et les mauvais côtés des 
animaux dont il s'est fait le rhapsode; et de même les mœurs de 
tous les collaborateurs d'une chasse, valets de chiens, i)i(|ueurs, 
rabatteurs. Aussi, quand il veut composer un tableau important, 
il n'a que l'embarras du choix pour le créer. 

Une fougue vertigineuse circule dans l'aquarelle intitulée 
JJdJIdU nu moulin d' Éjmy ; et, par contraste, c'est dans une 
atmosphère de calme et de lumière que pose le comte de B..., 



100 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

monté sur son cheval Brillant et s'apprètant à une promenade 
dans les allées d'un parc ensoleillé. 

Le Portrait de Robin et Luciole est réussi. Je n'ai pas l'heur 
do connaître ces intelligents quadrupèdes, mais j'avoue qu'ils me 
sont sympathiques et que je les assure de toute ma distinguée 
bienveillance. 

Un Joitr de battue municipale est presque un morceau 
d'histoire pour la vénerie. C'est dans tous les cas un thème 
important spirituellement et naturellement inventé. Le garde 
général a eu vent de la présence d'animaux nuisibles, loups, 
renards ou sangliers, dans son canton, et tout aussitôt un ordre 
de battue a été lancé et tous les villages environnants ont reçu 
l'avis de se tenir prêts à combattre les déprédateurs. Une battue 
officielle en province, mais c'est une véritable fête à laquelle tout 
le monde concourt. Garde général, gardes particuliers, gardes 
champêtres, gendarmes, se mêlent aux châtelains et aux grands 
propriétaires des environs. Des chevaux et des voitures amènent 
les gros bonnets du pays auxquels se sont joints quelques 
jeunes officiers de la garnison voisine. On s'est rendu au lieu 
désigné pour le départ et, en attendant que les gardes aient 
fourni au chef de l'expédition tous les détails propres à éclairer 
sur la nature, le nombre et les habitudes des ennemis à pour- 
chasser, chacun attend, au repos, dans la fraîcheur du matin, 
enveloppé dos buées qui montent du sol et restent suspendues 
dans l'espace. Des groupes se sont formés, des propos s'échan- 
gent, dos observations et des ripostes se croisent. Ici, il y a de 
l'impatience, là, do la rédoxion; les jeunes recrues partiraient 
volontiers au hasard, tandis que les vieilles barbes, blasées sur 
ces campagnes, réfléchissent avant que de s'aventurer. Seuls, les 
gardes, vieux coureurs de forêts, et les chiens que leur instinct 
guide, restent impassibles. Il y a dans cette page, jetée on pl«>ine 
province, dans un paysage d'hiver, une grande et belle impression 
de vérité. Tout le talent de l'artiste puissant en raison même des 



OLIVIER DE PENNE. 



101 



procédés qu'il emploie, se fait jour dans ce morceau, attrayant et 
vécu. 

J'entends vécu à la façon des écrivains qui ont si subtilement 
raconté la vie de ces sous-préfectures où l'ennui noir tombe 
lourdement. Dans Balzac écrivant les Scènes de la vie de province, 
et dans Flaubert créant ce chef-d'œuvre : Madame Bovary, on 
retrouverait non pas le mot à mot du peintre, mais des docu- 
ments propres à montrer l'intensité vibrante qu'il a su développer. 




La province, quelle mine à exploiter pour un observateur! Et 
comme on comprend en lisant la prose de ces inventeurs qui ont 
découvert ce que d'autres avant eux avaient laissé dans l'ombre, 
combien ils ont su regarder avec persistance. 

Avec M. de Penne il faut beaucoup déduire parce qu'il laisse 
beaucoup à deviner. Il sème sur son chemin de peintre des 
matériaux, il indique des localités, il laisse sous-entendre une 
existence tellement opposée à la vie des villes, et surtout à la vie 
de Paris, que derrière ses pages tout un monde s'ouvre et toute 
une société s'éclaire. Nous qui ne respirons que l'air des 
boulevards, qui ne comprenons de la vie que ce que nous en 
donnent les salons et les théâtres, qui faisons des bassesses pour 

20 



102 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

manger des primeurs, c'est-à-dire pour assister à la première 
d'un spectacle attrayant, ou au vernissage du Salon, ou à quelque 
autre événement fait pour quinze cents personnes, nous ne nous 
rendons compte en aucune façon de ce qui se passe hors des 
fossés qui enserrent la capitale. Nous ne nous imaginons pas que 
nous sommes une quantité négligeable dans un ensemble de 
quarante millions d'habitants, et que hors de nous la terre 
tourne. 

Pourtant tous ces gens que nous montre M. de Penne ne 
paraissent pas à plaindre. Ils ont leurs joies, leurs enthou- 
siasmes, leurs amours, leurs douleurs. Ils vivent d'une vie plus 
calme, mais aussi plus réconfortante. Ils respirent à pleines 
bouffées l'air vivifiant des champs; et, quel que soit le temps, 
qu'il fasse chaud ou froid, ils sortent, chaque matin, et retrem- 
pent leur corps dans la saine et généreuse atmosphère de la 
nature. Ils ont fréquemment des surprises, ils saisissent dans la 
discrète intimité des champs des mystères toujours nouveaux, 
parce qu'ils sont toujours jeunes. Ils ignorent nos fièvres, nos 
tumultes, nos folies. A leurs oreilles ne grincent pas les cris 
de l'aboyeur enroué annonçant le scandale nouveau. Peut-être 
vivent-ils moins par l'actualité, mais comme ils se rattrapent avec 
ce spectacle toujours attirant malgré ses changements, toujours 
jeune malgré son âge, toujours élevé, toujours idéal, toujours 
réconfortant : la Nature ! 

M. de Penne me suggère beaucoup d'idées et beaucoup de 
regrets. Il m'entraîne dans cette province qu'il connaît si bien, 
dans ces campagnes dont il exprime avec tant de talent l'attrait 
inéluctable. 11 me dit les matins mystérieux et les soirs pleins de 
poésie mélancolique. 11 m'entraîne le long des sillons que le soc 
a retournés, le long des champs que le semeur a fécondés. Il me 
fait entrer à sa suite dans les fourrés épais de la forêt sombre ; et 
du sillon s'élance le cri de l'alouette, et du champ s'élève le 
croassement du corbeau, et de la forêt éclatent les mille bruits 



0. DE Penne 



««• 



CHIENS D'ARRETS 



//Y'AnHA<\ ^/ 



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GETTY LENTES LtSS»RY 



OLIVIER Dli PENiNE. d03 

qui sortent des bruyères, qui sil'llent dans les taillis, qui s'abattent 
des cimes, qui se répandent partout en une harmonie inou- 
bliable. 

On va me trouver bien verbeux et estimer que je brode sur 
une pointe d'aiguille et que la moindre question d'art ferait bien 
mieux l'affaire. Que m'importe? L'art n'est-il pas partout? 
Et n'est-il pas artiste celui qui suggère à propos de quelques 
aquarelles tout un discours. Certes, je ne me suis jamais astreint 
au rôle du sténographe qui ne rend que ce qu'il entend. J'ai la 
prétention d'aller plus loin et plus haut. Je l'ai déjà dit et je le 
répète. Dans ce livre écrit en fantaisiste, je brode sur des théories 
données, je traduis, j'arrange, j'inven'e même des particularités. 
Je suis celui qui passe, quiregai-de, qui commente et qui conclue. 
Sans connaître l'artiste qui pose devant moi, je prétends le peindre 
et mettre en lumière ses préférences. J'essaie de trouver des 
affinités entre l'homme et l'inventeur. Parfois la tâche est ingrate 
et le champ à exploiter stérile. Tel n'est pas le cas ici; et quoi- 
que n'ayant jamais rencontré M. de Penne, j'espère néanmoins 
avoir tracé de lui ce qu'on appclh; un « crayon » assez ressem- 
blant. Il m'a paru amusant de le regarder à travers ses œuvres, et 
de détacher de ses œuvres mêmes le trait caractéristique propre à 
le faire reconnaître. Les sérieux trouveront que j'en prends à 
mon aise et que je simplifie la besogne précisément parce que je 
la complique. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai toujours eu pour 
principe de mêler l'imprévu à ce que je sentais, de pratiquer à ma 
manière la critique telle que je la conçois, d'y mettre beaucoup 
de moi dans des pages qui ne s'écartent jamais d'un point de 
départ initial. Pour le reste, je laisse faire aux dieux. 

Je crois avoir tout dit et suffisamment expliqué ma manière, 
que je crois bonne, sans doute parce qu'elle est mienne. Je 
reviens à présent aux derniers morceaux exposés par M. de Penne 
et qui s'appellent : Relai de (jri/Jbns (effet de neige) ; Chiens 
d'arrêt, et Chiens courants. 



104 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



Dans le Itchd de griffons M. de Penne a peint, comme il sait 
le faire, un délicat paysage d'hiver, avec des chiens d'un dessin, 
d'une vérité et d'une (|ualité d'exécution remarquables. 

Les Chiens d'an-ét sont au bord d'une rivière qu'ombragent 
de beaux arbres. Ils sont là, l'œil attentif, l'oreille au guet et dans 
une pose tellement intelligente et saisissante, qu'ils passionnent. 

Enfin, les Chiens courants. Toute une meute au repos, avec 
auprès, les piqueurs vêtus de rouge, attendant les ordres. Pendant 
ce temps le châtelain sur les terres duquel on va chasser écoute 
les explications d'un garde; son cheval, tout sellé, piaffe, et 
devant le regard s'ouvre comme quelque chose d'infini la vaste 
forêt qui, tout à l'heure, tremblera sous le galop furieux des 
cavaliers et s'animera joyeusement aux sons du cor jetant dans 
l'espace son appel éclatant. 




utUYttWlLixLI&hAKY 



LIBHAIUIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C', EDITEURS 

197, noi'LKVino saint-gkiim.mn, p.\nis 



PREMIÈRE ANNÉE 



SALON 



IIKS 



AUL A Ki:LLlSTb:s 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




A Socii'lt' (îcs Aquarellistos français pst aujoiiid'liui une institution. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Chanips-Klysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le litre : Le Salon des Aqunrellisles français. 

Cette publication contiendra une monographie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
Montrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accorde le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarellistes français formera un charmant volume format in-8 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-têtc, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

Prix de l'ouvrage complet 70 Ir. 

Divisé en 20 fascicules iiebdomaduires à 3 fi-. 50 

// sera tiré T6 exemplaires uumërotés sur papier des mumifactures du Jupon, ('preuves 
avant la lettre, au prix de 150 francs l'oueruije complet. 



PARIS. — T Y P. 



C II AM E ItOT. 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET (V% ÉDITEURS 

197, B U L K V A U D < A 1 N T - G E U M A 1 N , 197 



-44^ Fascicule. 



'i 



Prix : 3 fr. 50 




JOHN-LEWIS BROWN 




uELQu'uN qui lirait ce nom sur une carie 
(le visite ne manquerait pas de dii'c : 
« Tiens, un écossais! » et, tout aus- 
sitôt, il fredonnerait un air de la Dttinc 
blanche. Eh bien! quelqu'un se trom- 
perait, car cet écossais est de IJor- 
deaux, et ce bordelais est \\\\ des 
plus fins parisiens que je connaisse. 
Passer une heure avec M. Lewis Rrown, mais c'est un régal ex- 
quis, ('e qu'il dépense de verve, d'entrain, d'humour; ce (|u'il 
trouve de choses justes vivement définies, de traits de mœurs 
vivement indiqués, de réflexions piquantes, d'aperçus mordants; 
ce qu'il nous p(Mul un lionuiie d'iui trait, largement posé, et ce 

27 



106 LE SALON DES AQUAttELLISTES FRANÇAIS. 

qu'il drcliire avec grâce les fausses réputations ce n'est rien (|ue 
de le dire, il liuit Tentendre. 11 faut aussi voir sa physionomie si 
mobile et si vibrante avec le pétillement des yeux et l'ironie qui 
circule sur les lèvres! Mais sous ce masque de sceptique, on Gnit 
par découvrir un homme de bon conseil et de bon appui, disposé 
à tout mettre en œuvre pour rendre un service. M. Lewis Brown, 
c'est un faux pessimiste; il n'est pas plutôt rentré chez lui, dans 
l'atelier où se joue sa pensée et où s'épanouissent ses rêves, qu'il 
accroche la tunique de Shopenhauer dans le vestiaire des cos- 
tumes d'un autre âge, et qu'il redevient un être fin, paradoxal, 
spirituel, faisant flamber la conversation en y jetant des mots qui 
crépitent, assez semblable en cela aux ménagères qui saupoudrent 
leur charbon mal allumé, de gros sel, afin de l'aviver. 

Du reste, chez M. Lew is Brow n, la peinture c'est l'homme ; et les 
particularités intimes que je signale, le public les découvTC dans 
les tableaux de l'artiste. Comme M. de Penne, M. Lewis Brown 
s'est voué au sport hippique, à la représentation du cheval et des 
élégances mondaines auxquelles il est mêlé. Il dit depuis la pro- 
menade matinale de deux amants courant dans la rosée sous les 
allées boisées et s'enivrant de leur propre course, jusqu'au fan- 
tasque dressage du coursier favori dans le champ d'entraînement, 
où baragouinent les jockeys mal embouchés. 11 excelle à jeter 
dans des paysages délicats et poétiques le joli froufrou des toi- 
lettes, la note éclatante des habits rouges, le beau désordre d'une 
suite de mails au repos, au carrefour d'une forêt, à l'heure du 
lunch. L'art de M. Lewis Brown est, avant tout, distingué et 
précis. Les amateurs disent qu'on ne trouve pas d'anachronismes 
dans ses sujets et que ses tableaux ont de la race. J'ai sur ce 
point la foi du charbonnier et je m'incline devant l'arrêt suprême 
des gens du bel air, avec d'autant plus de facilité que cette vérité 
absolue m'est indifférente. Ce que je demande à un artiste, c'est 
de me procurer une émotion, et je regarderai bien plus si le 
bonhomme qu'il a peint est humain que si les boutons de ses 



J o H N - L E w I s B r{ o w n 



•^ 



LE DÉPART 




i^aian- ^^^uki'. 



-Ac départ 



i&ù>'^ /i!ej ^^ajitévy^^f^' 



J^«%Si.!Si<M.<W- 



. 'TS-Hu^fO--. ^Sf!»<&4B«,r. 



JOHN-LEWIS BROWN. 107 

guêtres sont à leur place. Il ne faut pas s'arrêter à ces subtilités 
qui transformeraient un peintre en artiste en cheveux. 

Mais que me voilà donc loin du but de cette étude! Au lieu de 
raconter les scènes inventées par M. Lewis Brown je me perds 
dans les sentiers buissonniers que mon imagination a pris, et je 
musarde tout le long de la route. Rentrons vite dans la bonne voie 
et rattrapons le temps perdu. 

Sur les lames d'un éventail, M. Lewis Brown a peint un déli- 
cieux paysage montrant dans une séduisante perspective, de 
grandes pelouses vertes et la lisière d'un bois plein de mystère, 
sorte de rendez-vous élégant pour les châtelains des environs. 
Des voitures sont arrêtées, les chevaux ont été dételés; çà et là, 
les gens de service vont et viennent, pendant que les maîtres 
se promènent. Très joli d'aspect et d'une exécution bien habile, 
ce Priimte meetiiKj. 

Hallali, épisode d'une chasse à courre. Deux cavaliers, un 
chasseur et une amazone entraînés par leur ardeur — et qui sait, 
peut-être par un motif secret, — poursuivent seuls le cerf qui 
s'est jeté dans un étang. Le lieu est pittoresque et bien propre 
aux tendres aveux. Nul bruit, si ce n'est l'agitation de la bête 
dans l'eau et le glissement des cailloux que" le galop des chevaux 
a fait rouler sur le sol, ne trouble le grand silence et la paix calme 
qui règne dans cet endroit. Un ciel comme poudré éclaire ce 
passionné chapitre d'un roman de mœurs. 

Sous ce simple titre : Aquarelle, M. Lewis Brown a exposé une 
page importante arrachée au livre si divers, si complexe, si mou- 
vementé de la vie de province. Nous sommes dans la cour de 
l'hôtel du Lion d'or, à l'aube d'une journée d'automne. Des cava- 
liers nombreux se disposent à partir pour la chasse. Chasse 
importante, car tous les rangs sont confondus et toutes les classes 
mélangées. Des habits rouges, des redingotes, des dolmans d'of- 
ciers confondent leurs notes si diverses et leurs tonahtés si 
variées. Il y a là un joli ragoût de couleurs atténuées par l'espèce 



108 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

(Je brouillard qui envcluppL' les liommes el les choses. Un amu- 
sant va-et vient jette de l'animation et de la vie dans cette cour 
d'hôtel où s'agitent les chasseurs, où passent les piqueurs, où 
pialTent les chevaux. Des poules picorent entre les jambes des 
quadrupèdes, des chiens gambadent, des chats fuient éperdus. 
Sur la gauche, une servante qu'on dirait sortie de quelque tableau 
flamand vient avec un plateau, des flacons et des verres offrir le 
coup de l'étrier. Sous le large porche de la cour s'aperçoit une 
rue de la ville à peine éveillée et sur les pavés de laqueUe glissent 
ainsi que des ombres les ouvriers de la première heure. 





EDMOND YON 




E voyage au fil de l'eau, (lui n'a clé tenté de le 
faire? Voyage à l'aventure, sur un fleuve 
plein d'imprévu, de surprises, de charmants 
spectacles; entre des rives toujours om- 
bragées et toujours fleuries, avec des 
'^^^:U changements d'aspect, dos découvertes 

^' ' '^^ /î^ [1^, ;*,, Q^.j j^ pensée semble comme bercée, où 
l'âme se rafraîchit et se vivifie ; où les motifs surgissent à chaque 
minute avec des aspects qui saisissent, des émotions qui retien- 
nent et quelque chose d'impalpable, d'insaisissable, qui flotte 
dans l'air, sorte de combinaison qui mêle ce qui descend de la 
nue et ce qui monte de la terre et de l'onde. 



28 



110 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Ce voyage, M. Edmoud Yon Ta réalisé et, i)oiidanl près d'un 
mois, bercé parles vacillations (riiii yacht à voiles, fe Triboiilet, 
il s'est laissé vivre entre Poissy et Rouen, passant du farniente le 
plus complet à l'admiration la plus intense, et de l'admiration la 
plus intense à la traduction la plus éloquente. 

Durant de longs jours, il a promené ses chimères sous le 
grand ciel et son imagination s'est comme trempée dans l'atmos- 
phère ([ui Tenveloppait de toutes parts. 

Il a interrogé les bords enchantés de la Seine, il a noté au 
passage les motifs séduisants, il a emporté dans son œil les 
aspects propres à être transcrits; en un mot, il a ennnagasiné les 
émotions qui emplissaient son cœur; et avec la précision des 
choses vivement ressenties, il a écrit une à une les phases d'un 
voyage inoubliable. 

Depuis bien longtemps déjà, je suis toujours avec joie les 
manifestations de M. Edmond Yon, et je mesure ses émois 
d'artiste à mes enthousiasmes de curieux. Le peintre ne peut être 
banal parce qu'il est une sorte de sensitif. Des sentiments vibrent 
en lui qui sont les reflets ou les échos de ce qu'il a vu et de ce 
qu'il a entendu. Et le spectateur, même le plus indilTérent, s'ar- 
rête devant les œuvres signées de ce nom : Edmond Yon. Pour- 
quoi? La réponse est facile à faire : M. Edmond Yon est plus 
qu'un peintre, c'est un artiste; il est plus qu'un vulgaire traduc- 
teur, il interprète ; et dans toute interprétation on mêle de la 
passion, et mêler de la passion à une œuvre, c'est la faire vivre. 

Ce que j'écris là, cette année, ce n'est pas chose nouvelle. 
Vingt fois déjà j'ai eu la bonne fortune d'avoir à m'expliquer sur 
le peintre de Montmartre, sur ce paysagiste exquis mêlant la 
poésie de sa pensée à la prose de ses pinceaux et sachant être 
personnel aussi bien en nous rappelant les moulins qui tournent 
au penchant de sa colline, que le bateau qui file entre deux bras 
de rivière sous les saules emmêlés en un décor magique. 

Le paysage ne se décrit pas plus que la nature ne se raconte. 



Edmond Yon 



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LA SEINE A RAN(;iPnRT 




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EDMOND YON. m 

Une émotion ne se résume pas avec des mots, une joie intense 
qui déborde ne s'explique pas par des phrases. On subit un choc 
d'admiration, on s'en souvient, on en vit, quelquefois même on 
en meurt; en dire le pourquoi n'est pas donné à l'homme. C'est 
pour cela qu'il est si difficile, dès qu'il s'agit de la nature, de ses 
spectacles, de ses côtés grandioses, de ses aspects mélancoliques, 
de fixer par des mots les sensations ressenties. Tout est inéluc- 
table, tout est subhmc dans la nature, depuis les espaces que l'ho- 
rizon seul déhmite jusqu'à ces sites que borde un ruisseau, <|iic 
coupe la silhouette d'un village, qu'assombrit le profil d'une mon- 
tagne, que rafraîchit le cours tempétueux d'un torrent, qu'égaie 
le toit rouge d'une chaumière perdue dans un enclos où paissent 
les vaches à l'œil contemplateur. Mais cette grandeur, cette subli- 
mité, les esprits d'élite seuls vont jusqu'à elles, et alors l'émo- 
tion intime ressentie se répand largement sur la toile, où la main 
d'un délicat l'a pour ainsi dire concentrée. 

Est-ce que tout ce que je viens d'écrire ne se retrouve pas 
dans les quatre aquarelles de M. Edmond Yon? dans la Seine à 
Rangiport; dans le Bras gamin à Notre-Dame-de-la-Garenne; 
dans Coin de village au soleil; et dans Lamcourt. 

J'aime beaucoup la Seine à Rangiport. C'est un charmant 
tableau, bien composé et d'où se dégage la bonne senteur des 
champs. A droite, un terrain en pente tout fleuri, tout embaumé, 
en dépit des crevasses qui le traversent. Au second plan, un 
bouquet de bois; puis, la Seine avec des bateaux amarrés; et, au 
loin, un pont. La main du praticien et l'âme du poète ont fait 
de cet aspect de nature une chose tout à fait remarquable. 

Le Bras gamin coule entre deux rives revêtues de verdure 
et piquetées de fleurettes. Des saules, des ormes, des arbres cen- 
tenaires agitent leur chne comme de vastes encensoirs au-dessus 
d'une eau transparente. Un ciel bizarre et très inïposant dans 
ses vigueurs couronne cette page fleurie de vérité et de 
puissance. 



112 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Coin (le village. Morceau amas de maisons tout ensoleillé, 
planté dans un bas-fond avec des collines semblant dans le loin- 
tain se confondre avec la nue. Des nuages, troués de pans de 
bleu, courent dans Tespace et imprègnent cette composition de 
mélancolie et de profondeur. 

Enfin Lavaconrt avec ses maisons bizarres étagées sur la 
berge et comme enfoncées dans la verdure, ses coteaux fertiles 
coupés en damiers par leurs cultures diaprées, la belle clarté qui 
enveloppe le paysage et le ciel d'un bleu foncé qui le domine, est 
un tableau parfait en tous points et où M. Edmond Yon a comme 
concrète les qualités éminemment françaises de sa manière et 
les dons éminemment personnels de sa facture. 

Si je n'étais limité par la place, comme j'aimerais à exalter 
cette page que M. Edmond Yon a envoyée au Salon, et qui 
s'appelle In Plaine d'Enfer, à Cayeux. C'est une œuvre (jui mar- 
quera une date dans la carrière du peintre. 




LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAU.NETTE ET C'% EDITEURS 

197, norLKv.\nD SAixT-OKnMAiN, p.inis 



PREMIÈRE ANNÉE 



SALON 



DES 



AU LIA H H] L LISTES 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈxNE iMONTROSIER 




A S(ici('-lé des Aquaiellislcs français osl aujoiiiiriiui iincinslilntion. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon ; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Chonjps-Elysées. mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication aiiiiucUe 
sous le titre : Le Salon des AqitareUistex français. 

Cette publication contiendra une monographie liuuio- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
.Montrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarellisles français formera un charmant volume format in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en lac-siinilé (rmiiian'lle 
sera ofTerle à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

Piix (le l'ouvrage complet 70 fr. 

Divisé en 20 fascicules hebdomadaires à 3 fi-. 50 

7/ sera tiré 23 exemplaires mimérott's sur papier des munti factures du Jupon, épreuves 
avant la lettre, au prix de 150 francs four raye complet. 



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LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C'% ÉDITEURS 

197, B U L K V A R D S A I N ï - G E U M A 1 N , 107 



44* Fascicule. 



Prix : 3 fr. 50 



IÇ 




PAUL PUJOL 




'aime à défricher les terrains neufs, à y mettre 
ensuite la pioche et la pelle pour me rendre 
compte de la nature du sol, de ses qualités 
[)roductives, et des chances de récolte qu'il 
peut offrir. Terrain vierge souvent, terrain à 
peine ouvert par le soc de la charrue, et riche 
, d'un humus que les siècles ont lentement 
formé. Je me plais de même à étudier les artistes 
nouveaux, à me pénétrer des idées qu'ils émettent et des résultats 
qu'ils obtiennent ; à chercher aussi le pourquoi de leurs tendances, 
et le mobile qui les fait incliner à droite plutôt qu'à gauche. Il 
serait bon, en passant, de constater que la peinture est la grande 
tentatrice, et que tous y vont de ceux qu'une vocation avait des- 

29 



Il', Li: SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

linés à un ;iuli'o labeur. De même que tout homme aspire à parler, 
c'esî-à-clire à exprimer quelque chose d'utile, de même tout 
houime intelligent ambitionne de rendre, avec des formes bien 
arrêtées, les sensations que son œil perçoit, et les émotions que 
son âme ressent. Une soif d'idéal semble altérer tous les esprits 
d'élite, un besoin d'inconnu les préoccupe, une folie les hante de 
préciser les idées écloses dans le cerveau, à l'heure où la 
réllexion l'enveloppe de chimères, jusqu'à en être mollement 
bercé. Le tempérament des êtres intelligents aspire à monter, à 
s'émanciper, à aller vers la lumière; et l'art, plus que toute autre 
faculté humaine, projette des rayons dont l'œil peut supporter 
l'éclat radieux. 

Je ne suis donc jamais surpris quand je constate chez un 
homme que j'ignorais et qui, tout à coup, prend la première place 
et devient quelqu'un, des appétits immodérés de production, et 
une virtuosité de main supérieure à celle que le temps peut 
donner. Je constate alors une réussite, me réservant de faire, à 
mon heure, mon enquête et d'élucider le problème qui me rend 
songeur. Déjà, l'année dernière, les débuts de M. Pujol, connu 
seulement comme architecte, m'avaient charmé. II dénotait, en 
des pages dont les amateurs se rappellent, des dons d'artiste très 
habile, très sûr de lui et de sa facture, et il obtint un réel succès. 
Les belles reproductions de châteaux historiques, la fière allure 
de ses différentes vues de Versailles; les intérieurs dans lesquels 
il intercalait quelque scène bien en harmonie avec les cadres, sont 
dans le souvenir de tous ceux qui les virent. Cette année, il fait 
mieux; et, l'architecte entrant en union directe avec le peintre, il 
nous offre, entre autres sujets, un morceau de premier ordre. 

J'ai voulu, à ce propos, avoir la pensée intime de M. Pujol, et 
je l'ai fait causer longuement, ce qui était le meilleur moyen de le 
saisir tout entier, sous son vrai jour, de me rendre compte du 
point de départ qui avait guidé sa pensée. 

La principale aquarelle qu'il expose rue de Sèze, intitulée 



Paul Pujol 



•^ 



SALON DE M^" LA COMTESSE DE BL^NCOURT 



.101. l'J .11//! 



^Aia aa :; 



PAUL PUJOL. 113 

/es Martyrs chrétiens, indique un inventeur en même temps qu'un 
savant. La composition en est importante, bien disposée, pleine de 
fougue et d'accent, et en harmonie avec un milieu qui est toute 
une restitution de civilisation morte. C'est dans le Martyrolufje 
dirétien de la Gaule mérndionale, que M. Pujol a puisé son sujet. 
11 est dit dans ce livre d'or des convaincus de la foi, que saint 
Saturnin, évèque de Toulouse, fut attaché à un taureau, et traîné 
ainsi à travers la ville, jusqu'au lieu où il expira. Là, s'éleva plus 
tard, une basilique bien connue des architectes et des archéo- 
logues, comme un des plus beaux spécimens de l'architecture 
romane (Saint-Saturnin ou Saint-Sernin). 

Voilà le point initial de la composition de M. Pujol. 11 a donc 
placé la scène véhémente qui s'agitait dans son cerveau, dans un 
cadre qui devait se rapporter à l'époque qu'il tentait de faii'e 
revivre. Ainsi s'explique Tare de triomphe et la statue du César 
si audacieusement jetés dans l'espace. Ces deux monuments, outre 
qu'ils ont donné lieu à un développement très décoratif, caracté- 
risent bien la grandeur superbe de la domination romaine. 

« Partout où les Romains ont passé, ils ont laissé des cirques, 
des arcs de triomphe, des temples et des statues. » Le cirque pour 
le peuple; l'arc de triomphe pour le vainqueur; le temple pour 
les dieux, et la statue pour l'empereur; tous les termes d'une 
société ainsi concrètes, un monde disparu réapparaît subitement 
sous l'aveuglante clarté de l'histoire. 

Tout ce que j'écris ressort des confidences très curieuses de 
M. Pujol. Je l'interrogeais, et il répondait âmes questions, jetant 
du môme coup de la lumière, et sur le passé qui semblait sortir de 
la nuit, et sur la manière dont il comprenait son art. 

« L'arc que j'ai représenté, — me disait-il, — est de mon 
invention; non seulement il ne reproduit aucun des arcs connus, 
mais il diffère de tous ceux-ci par sa structure. Voici la différence: 
dans tous les arcs de triomphe romains les colonnes atteignent à 
la corniche, tandis (jne chez moi, elles s'arrêtent au départ de 



llli LK SALU.N UES AQUA RKLLISTES FRANÇAIS. 

l'archivolte. Cette disposition m'a été commandée par la nécessité 
de mon tableau et la richesse des lignes. » 

Toute la composition qui complète cette partie arcliitecturale 
est originale et neuve. Enchaînés au socle qui porte rimage 
auguste du César, des chrétiens, hommes et femmes, attendent 
la minute du supplice pendant que saint Saturnin marche vers la 
mort. Des vieillards et des enfants sont désignés au trépas, l'aïeul 
à la barbe blanche, et la vierge dont la nudité chaste est hvrée en 
spectacle à la foule en délire. Des centurions à cheval surveillent 
l'exécution, pendant que des taureaux attendent les victimes rési- 
gnées. Au loin, la foule grouille, hurle, déborde sous l'arc de 
triomphe que remplissent les taureaux indomptés, tirant sur les 
cordes qui déchirent les membres du martyr. Dans une nuée des- 
cendent des anges que seuls les chrétiens peuvent voir, et portant 
de longues palmes qu'ils inclinent sur le front de ceux qui con- 
fessent leur foi. Des victoires aptères posées sur l'archivolte, 
donnent encore un aspect plus majestueux à l'arc colossal qui 
coupe l'aquarelle en deux, tandis que la foule qui se remarque en 
bas, avecla variété des costumes, l'éclat des couleurs, la sobre 
harmonie des masses, la belle lumière qui circule partout, et qui 
éclaire et enveloppe, précisent bien la vie et soulignent la vérité. 

En somme, l'aquarelle /es Martyrs chrétiens, est une belle 
page, marque un grand progrès, et se distingue par une belle 
envolée de la pensée, et par une heureuse souplesse de la main. 

Après l'antiquité, après les Césars, après les martyrs, M. Pujol 
franchissant la distance des ans, nous montre ce que fut le \\n et 
le xvm° siècles par les vestiges que le temps nous en a laissés. 

Le Pavillon de l'Aurore est un des restes des nombreux 
monuments que la duchesse du Maine avait fait édifier dans son 
fameux parc de Sceaux. Il occupait le milieu du grand potager 
planté par Le Nôtre. Mansard en fut l'architecte. Lebrun y peignit 
la coupole intérieure; c'est la voûte céleste avec de grandes 
figures personnifiant toute la mythologie astronomique : à Test, le 



117 



religieuse 




char d'Apollon qui 
s'élève; au nord, la 
nuit qui s'enfuit. 
Diane va retrouver 
Encéphale ; les si- 
gnes du zodiaque et 
les constellations re- 
présentés en (les 
motifs très intéres- 
sants. C'est là, assu- 
rément, un des plus 
heaux spécimens de 
la peinture de l'au- 
teur dos Batailles 
(l Alexandre. 

Le Pavillon (le 
l'Aurore fait pn i- 
tie du ciiàteau de 
Sceaux, appartenant 
au marquis de Tré- 
vise , petit-fds du 
général Mortier, (|ui 



veille 

ment à son entre- 
tien. Le pavillon et ~ 

la coupole sont peu connus; pourtant, dans son ouvrage intitulé: 
la Comédie à la Cour, M. Adolphe Julien en donne des des- 
criptions et des dessins, d'après l'œuvre de Mansard. 

Une autre très jolie aquarelle représente le Salon de M^' la 
comtesse de Biencourt. Lieu d'élection d'une femme artiste, très 
ouverte à toutes les manifestations de la pensée, rare nature de 
femme touchant à l'élite de la société, tout en restant simple et 
modeste, dès qu'il s'agit de sa personne. Et cependant, qui plus 

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118 I.E SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

qu'elle pouiTait parler art dans ce salon rempli de merveilles, 
où sa main à su pétrir la glaise, assouplir le marbre et ciseler \o 
bronze? Tous les ornements décoratifs fixés dans le métal, dis- 
posés un peu partout, et le Mi/on de Crotone, copié sur celui du 
Louvre, qui orne la cheminée, n'ont-ils pas été sculptés par (>llc. 
Je commets une indiscrétion en le révélant ici, mais j'estime qui! 
est des vérités qu'il est bon qu'on sache, et des justices qu'il est 
bon qu'on rende; c'est toute l'excuse que j'ai à fournir. 

D'autres numéros sont encore à citer dans la très remarquahle 
exposition de M. Pujol, tels le Salon de M" la comtesse de M un; 
le Jardin du Roi, parc de Versailles; Sentier à Gat/tier-Pyrénées, 
et Escalier dit Cheral blanc au château de Fontainebleau. Toutes ces 
pages qui touchent à des époques différentes, qui racontent des 
faits dissemblables et des mœurs opposées, marquent bien \\m- 
ginalité réelle que possède celui qui les a conçues, en même temps 
qu'elles indiquent la souplesse d'un talent rompu à toutes les 
manœuvres, et apte à toutes les traductions. M. Pujol a d'autres 
mérites, que je prise au moins autant que ceux que je viens d'énu- 
mérer. Il sait beaucoup. Il dessine avec précision sans être sec, 
et avec vérité sans être pédant. L'architecte prépare les dessous, 
agence les lignes, découpe les silhouettes, trace les perspectives; 
l'artiste vient après; il suit le travail préparatoire sans servilité; il 
le couvre, il le complète et sous la magie d'un pinceau preste, 
subtil et raffiné, le trait initial disparaît, et la silhouette seule 
subsiste. 

Tout dernièrement, j'ai voulu revoir des lieux qui sont 
familiers à M. Pujol, et j'ai refait le voyage de Versailles, et je 
me suis égaré dans ce parc admirable dont les allées offrent 
toujours quelque surprise nouvelle. Le temps était incertain, le 
ciel chargé de nuages, de l'humidité llottait dans l'air et parfois 
se transformait en pluie Une. Le parc, presque désert, semblait 
enveloppé de mélancohe; et j'étais heureux de m'y sentir presque 
seul, d'y promener mes rêves, d'y évoquer des chimères, d'y 



Paul Pijjol 



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MARTYRS CJIRÉTIENS 



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PAUL PUJOL. Il-j 

penser à tant de choses autrefois grandes, autrefois radieuses, 
aujourd'hui envolées ou évanouies; et je me disais que ce parc, 
suite de ruines et d'écroulements dissimulés par les forces de 
la nature, cachés par les arbres, recouverts i)ar les plantes, par- 
fumés par les fleurs, égayés par les oiseaux, c'était un peu l'image 
de la vie quand on la regarde du haut des années qu'on a prises; 
et que, là aussi, des écroulements et des ruines ont fait brèche, 
à peine recouverts par les floraisons qui s'élancent en souvenirs 
des bonnes actions tentées, des devoirs accomplis, des labeurs 
utiles achevés; et la douceur de l'ombre des arbres, la jeunesse 
des plantes, le parfum des fleurs, le langage des oiseaux, nous 
avons tout cela dans le cœur; et c'est ce qui nous fait supporter 
la destinée. 

Je ne sais si le lecteur est de mon avis, mais je ne trouve rien 
de plus intéressant que de pénétrer dans les dessous d'un artiste, 
que de se livrer à une sorte d'anatomie inlellectuelle, et de trouver 
la réponse à une question qui souvent est posée : qu'est-ce que 
l'homme qui a produit telle chose? Est-ce sa main seule qui agit 
ou son cerveau qui enfante? Y a-t-il sous l'ouvrier un créateur? 
Que de fois n'ai-je pas vu des peintres, dont les œuvres étaient 
acclamées, ne pas savoir dire un mot à propos, montrer de cent 
façons diverses la pauvreté de leur instruction, et l'ignorance des 
connaissances les plus répandues. Ils m(> paraissaient semblabb-s 
à ces calligraphes dont on vante les fioritures, mais qui seraient 
incapables d'écrire deux lignes sensées. Chez eux la façade est 
brillante; seulement, derrière cette façade, il n'y a rien. .J'avoue 
que j'ai un faible pour les peintres chez ((ui on peut entrer à 
toute heure; qui, en dehors de leur profession, sont des 
esprits d'élite; qui joignent l'art au savoir, et qui mêlent la belle 
éloquence des émus à la respectable science des savants; qui 
peuvent à l'occasion être érudits, et en même temps joyeux con- 
teurs; qui marient agréablement tout ce qu'on sait du passé, à 
tout ce que le présent nous a appris; qui, ainsi que l'a fait M. Pujol, 



120 ].K SALON DKS AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

disent une scène de l'empire des Césars, et une scène des siècles 
galants, et font succéder à une période de persécutions un épisode 
de grâce, de distinction ou d'amour. Il ne faut pas t|u'un peintre 
se cantonne dans une spécialité, (|iril aifocte de ne rendre que 
certaines époques ou que certains genres, qu'il ouvre pour ne 
jamais le fermer comme un rayon de toiles peintes. En un mot, il 
est indispensable que l'artiste universalise sa pensée pour affermir 
son pinceau; qu'il puisse être aujourd'hui historien, demain 
anecdotier, ou encore portraitiste. C'est du reste ce qu'ont pra- 
tiqué les génies qui triomphent au Louvre. Et en tout, ils ont été 
grands. L Assomption ou le Pouilleux sont marqués par Murillo 
de la griffe dos forts; et Rembrandt est aussi glorieux quand il 
peint le Bœuf écorché que quand il peint les Disciples d'Emmaïis! 




rsm LtNTER LI5SARY 



LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — H. LAUNETTE ET C". EDITEURS 

197, BOULKVARD S A IX T-G KU M A I X , PAHIS 



PREMIÈRE ANNÉE 



SALON 



DES 



AQUARELLISTES 

FRANÇAIS 

TEXTK DE EUGÈNE MONTROSIER 




A Société des Aquarellistes français est aujourd'hui une institution. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon ; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salon des Aquarellisles français. 

Celte publication contiendra une monographie lunno- 
ristiqne et crili(iue sur chaque peintre, par M. Eugène 
Monlrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarellistes français formera un charmant volume formai in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinci ou six sujets en photogravure 
formant en-téle. planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

.\vec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

Prix de l'ouvrage complet 70 Ir. » 

Divisé en 20 fascicules hebdomadaires à 3 fr. 50 

7/ sera lire 23 exemplaires numérotés sur papier des manufactures du Japon, épreuves 
avant la lettre, au prix de 150 francs l'ouvrage complet. 



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PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. _ II. LAUNETTE ET C-, ÉDITEURS 

19", BOULEV.\RD SAINT-GERMAI.N, 107 



JLl*' Fascicule. 



Prix : 3 fr. 50 




LÉON LHERMITTE 



,i^?^&''L faut à la poésie rustique sou rhapsode; à l'hommo 
?!ij;f 'gf des champs son Homère. M. Lhermitte est le La 

Bruyère de lu glèbe. 

Il n'est pas le premier qui ail été tenté par le 
labeur qui le passionne à cette heure. D'autres déjà 
ont fouillé le sillon où se sont rencontrés lUilli et 
Booz, et en ont retiré plus d'un épi gonflé dont 
la semence a été féconde. Mais je trouve en M. Lhermitte un 
interprète nouveau de la vie rurale, montrant en des strophes 
éloquentes tout ce que peut, tout ce que doit être le ])oème de 
la nature. 

Millet a été avant lui un sublime interprète du paysan. Il a 
fait de ce dernier le complément du sol que retourne le soc de la 



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31 



122 I.E SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

charnu'; il Ta montré dans tous les actes de la vie rurale, l-^t 
même quand le paysan était al)sent de ses tableaux; quand il se 
contentait de nous indiquer le champ patiemment retourné; 
(juand il y jetait une herse au repos, avec un vol de corbeaux 
tournoyant dans l'espace, on sentait que (juelque chose de vivant 
planait là, dans ce désert, et que si Thoninu' ne s'y voyait son 
labeur demeurait, et que demain des pousses vertes amèneraient 
la moisson future. 

Je disais tout à l'heure que M. Lhermitte est le La Bruyère de 
la glèbe. Je devrais ajouter un La Bruyère tel que les conditions 
sociales et humaines doivent le désirer. Ce n'est plus du paysan 
geignant sous Louis XIV qu'il peut être question ici, mais du 
paysan émancipé, égal de son maître, et valant autant que lui 
devant l'urne d'où s'échappent les destinées d'un peuple. 

D'accroupi qu'il était, il s'est redressé; d'humilié, il s'est 
relevé. Son travail est toujours pénible, mais il le fait dans la 
plénitude de ses droits et dans la conscience de ses devoirs. 
L'homme des champs est quelqu'un. De là, une variété infinie 
dans ses travaux, dans ses joies, dans ses luttes, dans ses pas- 
sions, dans ses convoitises; de là aussi une grande diversité dans 
ses œuvres. Partout où on le rencontre, il intéresse et souvent il 
émeut. Hommes et femmes ne sont plus des choses, mais des 
créatures, et ce qui émane d'eux devient thème à cUscussions. 

On ne prend plus le paysan seulement au sillon, on le suit 
dans ses étapes, on pénètre dans sa demeure, on devient famiUer 
avec ce qui le touche l'arrête ou le retient. 

C'est ce qui fait que des compositions comme la Soupe 
deviennent nudière à beaucoup d'écriture, et (|ue le public se 
laisse prendre à bon droit par le côté humain qui s'en échappe. 

Le peintre nous entraîne derrière lui dans un intérieur 
rustique, dans un logis de campagnards à qui le travail a donné 
presque l'aisance. Le lieu est doux et propice. La pièce est vaste 
et saine. Des meubles luisants la garnissent. Un buffet à dressoir 




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LEON LIIHRMIÏTK. 123 

se voit sur un des côtés ; des meubles, des ustensiles sont disper- 
sés ça et là. Au milieu, une table auprès de laquelle se tient une 
mère donnant la becquée au dernier né. D'autres enfants plus 
grands, précisent la maternité. Je ne sais quoi d'intime, de 
tendre, de chaud enveloppe et baigne cette scène qui dit élo- 
quemmcnt le calme du travail et la quiétude de la liberté. 

D'autres épisodes pleins de caractère sont consacrés à déve- 
lopper les idées chères à M. Lhermitte, épisodes empreints de 
pénétration, rehaussés de grandeur agreste; les uns pris en plein 
air, avec les vastes horizons et les ciels fuyants , les autres consa- 
crés au travail ou à la prière; tous racontant un fait, mettant en 
lumière un sentiment, faisant valoir une pensée hautaine. Tels les 
Foins, dessin où passe un souffle d'églogue; la Prière à la cha- 
pelle, d'une élévation attendrissante, tant il y a de distance entre 
la nature des femmes qui s'abîment dans leurs psalmodies et la 
divinité de celui qu'elles implorent ; la Couturière, une mère et sa 
fillette, cousant avec ardeur; ^ous la halle, morceau d'un excellent 
sentiment d'art; et cet Intérieur où se voit une femme seule, 
assise devant la cheminée dont les flammes jettent des paillettes 
sur les cuivres et accrochent des lumières aux saillies. 

Tout l'homme rustique vit et palpite dans les conceptions de 
M. Lhermitte; toute son intelligence relative, c'est-à-dire son 
instinct, y éclate ; tout ce qui le fait stoïque et résigné s'y démêle ; 
tout ce qui le rend digne d'estime s'en détache. Je ne sais si le 
paysan est sensible aux spectacles qu'il voit chaque jour; si la 
belle ordonnance des plaines sans fin que piquent à distance des 
bouquets d'arbres; si le bois mystérieux dont les branches fris- 
sonnent; si le ruisseau courant, capricieux, sur un ht de cailloux; 
si les beaux horizons, si les ciels vertigineux, si les couchers de 
soleil radieux , si le vent qui souffle, l'air qui frémit, l'oiseau qui 
passe, le grillon qui chante font vibrer en son âme quelque corde 
tendue; mais je crois qu'il a une façon à lui d'être poète, (pi'il 
aime la terre pour le mal qu'elle lui cause, pour les soucis qu'elle 



1-24 



LR SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



lui procure, pour les anxiétés que lui feront éprouver la grêle 
qui menace, la sécheresse qui dure, la moisson qui grandit; et que 
devant le grain tombant joyeusement sous le fléau qui broie l'épi, 
ou devant le ^^n s'épandant en larges filets sous le pressoir qui 
écrase la grappe vermeille, le paysan éprouve une joie intense, 
quelque chose comme la satisfaction du savant venant de résoudre 
un problème qui lui paraissait insoluble. 



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ALBERT BESNAPiD 




E masque de Janus s'adapterait à souhait au visage 
de M. Bcsnard, si difficile à saisir sous sa véri- 
' table expression, si ondoyant et si divers, si 
raffiné et si subtil, si généreusement doué 
et pourtant si fantaisiste. Il y a comme de la 
Kabale dans l'art de M. Besnard; et ceux-là 
511 '^ 'iH^ *f"^ vivent dans l'intimité de son cerveau, 
j- / ■ ' qui connaissent les recherches de son intel- 
ligence et les exigences de sa pensée sont parfois bien étonnés 
devant certaines de ses conceptions. M. Besnard enthousiasme ou 
stupéfie; il soulève de ces cris qui enlèvent un homme jusqu'au 
pavois ou fomente des tempêtes — dans une salle d'exposi- 
tion! Il est ou absolument exquis, ou complètement illisible. 

32 



126 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Il touche l'azur ou se débat dans les nuages; et, nouvel Icni-e, il 
plane entre ce qui est la lumière des esprits radieux et ce ipii 
est la nuit des esprits in(|uiets. 

M. Besnard sait tout de son art. Sa facture est d'un être 
supérieurement doué qui s'amuserait à intercaler un rébus dans 
une page d'Homère. Allez donc avec un tel homme émettre une 
idée, ou formuler un jugement. Qui oserait dire le mot définitif 
sur ce talent troublant et simple, mystérieux et délié, qui passe 
de la grâce et de la poésie à l'horrible et à l'incohérent. 

Ah ! si j'avais aussi bien à parler de l'Exposition des Pastel- 
listes! avec quelle joie je prendrais une à une toutes ces pages 
où tant de science se mêle à tant d'élévation, où la main s'est faite 
si habile, si souple, si veloutée, si colorée; où des morceaux 
exquis attirent, retiennent quand on est devant eux, et demeurent 
en l'àmc dès qu'on les a quittés. Aux Pastellistes, M. Besnard a 
précisé des tendances, écrit avec hauteur des caractères, fait se 
jouer sur des carnations féminines toutes les nuances transpa- 
rentes des chairs jeunes, enveloppé la lumière vivante qui se 
dégage des déités que nous révérons de la lumière triomphale 
des jours sans nuages ou des nuits étincelantes. 

Phénomène curieux à constater. On estime d'autant plus 
M. Besnard, qu'on devine que, même quand il étonne, il est 
consciencieux et sincère. C'est la pénétration de sa nature qui 
explique la pénétration de ses recherches. Il veut percer les 
secrets d'une sorte d'au delà pour lequel notre œil n'est pas 
encore façonné. A l'Ex-position des Aquarellistes, i)eut-ètre 
M.. Besnard avait-il un peu abusé de ces essais qui laissaient les 
spectateurs songeurs? J'y trouvais, moi, dans ces esquisses, dans 
ces études fermées comme des abstractions, l'intérêt, la hardiesse, 
l'inattendu qui jaillissent des bouts de toile, des fragments de 
panneaux semés au hasard, couvrant les parois, dans l'atelier des 
peintres, et sur lesquels ceux-ci ont donné l'impression vierge 
de leur génie, et qu'ils ne retrouveront plus jamais. 



Albert Besnard 



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PLEIN JOUR 



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ALRERT BESNAliD. 127 

Parmi les sujets que nous montrait M. Besnard, quelques-uns 
possédaient une force attractive très réelle : par exemple ceux 
qui, même dans le déshabillé de la création, indicjuaient une 
volonté implacable et laissaient du même coup entrevoir une 
idée ; quelque chose qui serait ainsi qu'un germe sortant tout de 
suite du sol où le grain aurait été semé. 

Des titres choisis par M. Besnard on pourrait tirer des déduc- 
tions, et presque deviner les inquiétudes de son art toujours à la 
recherche d'horizons nouveaux et de continents inconnus. Une 
Cime; Silhouettes; un Nua(je qui marche; Altitudes; Plein jour; 
Douceur; une Nuit; Songeuse, etc. D'autres appellations pré- 
cisent, telles : Lac d'Annecy; Au bord du lac; Talloircs. 

Le Lac d'Annecy est tout bleu; les montagnes qui le 
dominent semblent des matières volcaniques; au pied des mon- 
tagnes, au bord du lac, un vapeur accoste laissant s'échapper de 
sa cheminée assez de fumée pour en envelopper tout le tableau 
de M. Besnard. L'aspect général quoique bizarre paraît singuliè- 
rement vrai. Au Ijorddu lac. Une femme de jolie distinction laisse 
errer sa pensée dans l'illimité du rêve. Figure d'une délicatesse 
hautaine, intelligence qui a de la race. Silhouettes. Dans un 
paysage chimérique, l'artiste a placé une femme mie, debout, 
montrant son dos et paraissant enirer dans une rivière qui coule 
auprès d'elle; à droite un âne et une charrette. Figure, âne, 
charrette, masse d'arbres, se découpent en silhouettes sur un ciel 
incandescent. Un nuage qui marche. Peindre un nuage qui mar- 
che, c'est aussi subtil que de vouloir prouver que les mots ont des 
couleurs, et qu'on peut composer une palette de ces mots, et 
que cette palette serait en même temps une lyre ! On sait qu'une 
nouvelle école littéraire est en train de se fonder pour propager 
cette vérité lumineuse. N'en déplaise à M. Besnard, j'avoue qu'ici 
la vérité de ses sensations m'échappe et que le Nuage qui marche 
aussi bien ([vC Altitudes ne me disent rien. Mais là où je le retrouve, 
là où j'admire toute la fraîcheur de ses qualités, toule la grâce de 



lis 



LE SALON DES AQUA KELLISTES FRANflAIS. 



son dessin, toute la profondeur de ses indications dévoilant une 
pensée et une âme sous le masque d'une figure humaine, c'est en 
regardant Douceur que je considère à l'égal dun morceau de 
maître. J'aime aussi beaucoup PIriti jour. Même révélation de 
caractère que dans le précédent numéro. Figure étudiée jusqu'au 
cœur et prenant l'empreinte d'une médaille. Des douleurs, des 
passions doivent la traverser, cette évocation mystérieuse d'une 
femme, surprise en pleine vie et laissant flotter autour d'elle de 
l'inconnu et du mystère. N'est-ce pas sous le poids trop lourd 
de songes trop lancinants que la tête s'est lentement inclinée 
pour venir s'appuyer sur les deux mains, et que le regard sendde 
fermé par le sceau d'une énigme? 




util«ÔLftI£8UJ»ftAiiY 



LIBllAIUlE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C'% EDITEURS 

197, IIOL'LKVAIID SAIXT-GKRMAI.N, PAIUS 



PREMIÈRE ANNEE 



SALON 



DES 



AUUARELLISTES 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MUNTROSIER 




A Pociélé des Aquarellistes fiançais est aujourd'hui une instilulioti. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon ; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Le Salon des Aquirellisles français. 

Cette publication contiendra une monographie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
Montrosier, et la reproduction par la photogravure 
de plusieurs onivres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous on rendre digne. 

Le Saton des Aquarellistes français formera un charmant volume format in-8 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tôte, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

Prix de l'ouvrage complet 70 IV. >• 

Divisé eu 20 fascicules hebdomadaires à 3 t'i . 50 

// sera tiré 23 exemplaires huméroiés sur papier des trumu factures du Jupon, épreuves 
avant la lettre, au piix de 150 francs l'ouvrage complet. 



T V p. M CIIXUBKOT. 




PARIS 

LIBRAIRIE ARTISTIQUE. - H. LAUNETTE ET C^ ÉDITEUR; 

197, BOULEVARD S AI NT - G E RM A KN , 197 



■""M^ Fascicule. 

n ■ 



Prix : 3 fr. 50 




ERNEST DUEZ 




^-o iLLEiîViLLE qu'affectionne le peintre et où 
"W^ï"^ [^Mu^^''Tii't- l'^'^itle souvenir de Daubigny et de Butin 
^".Vt'I^ î^)#>l,e! #1 ; a été cette année délaissé par M. Duez. C'est 

du midi qu'il nous rapporte la lumière. Son 
talent si souple et si délicat semble s'être 
retrempé dans une fontaine de Jouvence, 
et il nous revient avec des émotions véri- 
tablement exquises. Avec lui, toujours on 
a des surprises nouvelles et des joies savoureuses. Le pul)lic, 
j'entends ce public d'élus dont l'âme vibre avec l'âme des artistes, 
ne peut rester indifférent devant certaines interprétations de la 
nature. Il sent des idées subtiles, des intentions passionnées, 
des sensations de vérité quand il se trouve en présence d'œuvres 

33 



130 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

qui tout do suite s'imposent par un je ne sais quoi d'inexpli- 
cable et qui est tout simplement le charme. Le charme! Voilà 
une qualité bien difficile à définir, qui est impalpable, fugitive, 
mais qui est réelle ; qui réside en toute chose et qu'il faut 
découvrir; qui est chez la femme, soit dans le regard, soit dans 
l'expression du visage, soit dans une attitude particulière; vertu 
secrète qui semble s'exhaler ainsi qu'un parfum et qui vous 
prend tout entier et pour toujours. Un homme a excellemment 
défini le charme dans une circonstance dont se rappelleront 
certains de mes contemporains. Cet homme, c'est Samson, le 
sociétaire du Théâtre-Français. Il fit vers 18G0, dans l'amphi- 
théâtre de l'École de médecine, une conférence sur Molière et 
sur l'influence que la Béjart exerça sur lui ; et il donna une défi- 
nition du charme qui restera de même qu'un modèle. Le confé- 
rencier fut acclamé par toute la jeunesse d'alors, et lorsqu'il 
sortit de l'École il passa entre deux haies d'auditeurs ravis qui, 
chapeaux bas, l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture. 

La supériorité du charme, mais ne vient-elle pas de se mani- 
fester pour nous, puisque, à la distance d'un quart de siècle, je 
viens de revivre une des émotions de ma vingtième année avec" 
le détail précis de la particularité qui s'impose. 

Je ne m'éloigne donc pas trop de mon sujet, c'est-à-dire des 
aquarelles de M. Duez, en exaltant la supériorité du charme 
puisque aussi bien son talent en est tout imprégné. 

J'ai passé de longs moments devant son exposition. Je 
l'ai, pour ainsi dire, relue, comme on relit les strophes d'un 
poète aimé, et de ces visites fréquentes, de cette sorte de 
communion avec la pensée d'un peintre, je suis sorti abso- 
lument pénétré des scènes qu'il a vues et rendues; non pas 
rendues intégralement, mais rendues avec cette subtilité qui 
marque l'artiste et qui fait qu'on va à lui instinctivement, par 
attirance sympathique. 

M. Duex voit très juste, et quand il a trouvé le motif (jui 



a «ait a'. 



Ernest Duez 



•^ 



TOULON 



TEMPS DE NOVEMBRE 




V. 



l!£ 



6£ilV UitiiM LtswiiiY 



ERNEST DUEZ. 131 

séduit ses tendances et qui encourage ses qualités d'exécutant, il 
s'y donne avec passion; et si bien, si complètement qu'une espèce 
de flamme réchaulTe sa main. Il pense et il a de l'esprit; il regarde 
et il s'émeut. Aussi, jamais il n'est banal. Son art est d'un délicat 
et ne peut atteindre que les délicats. Qu'importe! Il est apprécié 
des gens de "goût, il va aux dUcttanti, il a sa place marquée 
dans les collections épurées. La gloire de l'heure où l'on vit, mais 
ce n'est que cela. 

De Marseille et de Toulon M. Duez a rapporté des marines 
ensoleillées qui sont des œuvres. Je ne reculerai même pas 
devant ce qualificatif dont on abuse pourtant beaucoup : chefs- 
d'œuvre! et je gage que les générations futures me donneront 
raison. Toulon, temps de novembre, nous montre une page pleine 
de mélancolie. Le quai aligne ses maisons dans une perspective 
savante, émue, encore qu'elle soit librement indiquée; le port 
présente un grand mouvement de vie à outrance. Ici des 
navires sont amarrés, des bâtiments reçoivent leur chargement, 
ou se vident des marchandises venues de l'Orient. Dans le port 
passent des vapeurs avec leur panache de fumée qui tourbillonne 
en spirale dans un ciel indécis, des barques circulent légères sur 
une mer lumineuse et argentée. 

Les Mouettes du port couvrent de leurs points blancs et les 
bâtisses qui servent d'entrepôts, et les quais de débarquement, et 
la jetée à l'extrémité de laquelle flottent les signaux du séma- 
phore. Au loin, des montagnes à la cime bleutée comme le sont 
les vagues de la Méditerranée. 

Le Château d'If (Marseille) a bien l'aspect d'un donjon de 
légende. L'histoire et le roman semblent s'être imprégnés sur 
les murailles et sur les tours absolument blanches par opposition 
à un ciel enfumé par les vapeurs dont les cheminées crachent 
la suie à i)leins poumons. Une mer placide et bleue s'étend à 
l'infini. 

Un Coin de la place de la Liberté à Toulon, très pittoresque et 



132 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



d'une justesse de tons vraiment remarquable. A droite s'étendent 
en amphithéâtre des bâtisses aux toits rouges. Sur la place des 
arbres rachitiques et entre les rangées d'arbres des être humains 
qui s'agitent et que Dieu mène; une famille en deuil; plus loin, 
des officiers; plus loin encore, des individualités sans mandat, 
tous avec leurs geste si vrais, leurs attitudes si caractéristiques 
qu'on les dirait animés. C'est bien là un tableau de plein air, 
avec des personnages subissant les conséquences de ce plein air, 
et se découpant en taches sur le sol poussiéreux de la place. 

Des natures mortes, des fleurs et des paysages accompagnent 
les pages que je viens de citer. J'en veux retenir une branche de 
pavots traversant tout un cadre et que le peintre a placée au 
bord de la mer; et dans un cornet japonais, des roses tlié 
dont les pétales tombent une à une avec une lenteur qui est 
pleine de grâce. 





EMILE BOILVIN 




r 






A naïveté charmante, la grâce chaste, le parfum 
pudique qui se dégageaient de cette délicate 
l étude que M. Boilvin envoya, Fan dernier, 
,^l comme morceau de maîtrise, ne se retrou- 

vent pas dans les sujets qu'il a exposés 
cette année. La belle timidité du début 
s'est évanouie, et le peintre, aujourd'hui 
un habile, tente l'ascension des sommets 
escarpés. Toutes ses illusions, tous les beaux étonnements qu'il 
montrait ne sont plus ; et un verbe audacieux remplace les balbu- 
tiements timides de ses initiations. J'avoue que j'avais été absolu- 
ment pris par cette page qui chantait la jeunesse, l'innocence, le 
sourire dans un paysage fait pour quelque Titania, et où Peau 

34 



134 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

bruissait doucement, où les feuillages frissonnaient, où dans les 
airs passaient des clartés et des harmonies; où le corps nu de la 
fillette semblait un beau marbre déposé, sur le tertre qui le rece- 
vait, par un enfant de la Grèce. Dans le même ordre d'idées, 
M. Boilvin eût pu achever le rêve commencé, et donner une série 
de figures symboUques, nymphes ou naïades, déesses des forêts 
ou des sources, placées dans des bois enchantés, encadrées dans 
des verdures mystérieuses; et il nous aurait ainsi entraînés à sa 
suite, nous tous qui sommes épris d'idéal, et qui dans un siècle 
de prose, demandons l'éternelle vérité à l'éternelle lumière, — 
celle qui vient d'en haut! Ceci, c'est le rêve que nous caressions, 
la chimère à laquelle nous nous attachions, l'aspiration qui 
emportait notre pensée; et ce n'était qu'un rêve! L'artiste en a 
décidé autrement. Il a déserté l'autel des dieux, et c'est aux 
œuNTes des hommes, mêlant leur génie à la splendeur de la 
nature, qu'il a demandé l'inspiration. Certes, en tant que virtuose, 
il n'a pas perdu, car les deux aquarelles qu'il a peintes : Pont du 
chemin de fer sur le Carey, à Menton, et une Entrée du port 
méritent qu'on s'arrête quelque peu. De belles qualités d'exécu- 
tant; une subtile interprétation de la fluidité de la lumière dan- 
sante du soleil; une rapide compréhension de la masse, dans un 
aspect déterminé; une belle entente de l'ensemble, sagement 
équilibré ; une sveltesse piquante dans l'accent général des cou- 
leurs et des effets; un tour de main qui étonne, tant il est déjà 
plein de roueries; telles sont les qualités qui se dégagent des 
aquarelles lavées par le génial graveur. Quant aux idées 
auxquelles l'artiste, — sorte de prosodiste savant, espèce de 
de Banville dans sa manière, accrochant des rimes riches, ainsi 
que le Pactole, à des pensées souvent hélérochtes, — ajouta la 
magie de sa palette et la dextérité de son pinceau, elles sont 
quelconques. Un train qui passe sur un viaduc, haut de même que 
l'aire d'un aigle, et dont les panaches de fumée fuient en spi- 
rales, et se confondent parmi les nuages. Au bas du viaduc, des 



Emile Boilvin 



«• 



PONT DU CHEMIN DE FER 



SUR LE OAREY, A iMENTOiN. 



vAVJîoQ -""''3 



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A 




( ^\-ar le (a/'ci/ a '^)lcti(oii 



^ti>n aisif S/^&-*i^/efjffKa 



!^Jfa*»^>^f &9S^ Séùtétt»^ 



GETIV Cijj-'W Liiiâ\:\i 



EMfLP: noiLviN. ir, 

femmes qui lavent à une source vive; rien de plus. Pas d'intérr-t, 
pas de poésie; seulement des sensations justes, — le Midi tra- 
duit avec une vérité implacable, pour quclciues raffinés, abstrac- 
teurs de quintessences. 

Nice dénote un plus vif effort. Nice, vue de haut, avec des 
maisons enfouies dans les roses et dans les orangers, perdues 
dans un océan de verdure; et, plus bas, plus bas encore, le port 
où sont amarrés des bateaux de pèche et des yachts, où circulent 
des vapeurs évoluant suivant le caprice des flots. Au loin, c'est la 
mer bleue, transparente, se perdant à l'horizon dans un ciel très 
fin, et d'une couleur pleine de distinction. 

Un paysage, placé après coup, et qui n'a pas d'histoire, 
puisque le catalogue ne le mentionne aucunement, repose la 
vue et réjouit l'àme. Paysage du Midi, avec un village, et une 
rivière qui baigne celui-ci. Un soldat en quête de rêverie s'y pro- 
mène, sohtaire, laissant aller ses songes vers l'infini, c'est-à-dire 
là où le clocher de son village se dresse dans la nue, et où 
pétillent les braises, sans cesse avivées, du foyer familial. Une 
mélancolie pèse sur ce joli morceau de nature, et une note 
humaine s'en exhale. Je vous disais bien que l'imagination tient 
une large place dans les travaux de nos artistes, et qu'ils 
marient volontiers ce qui bouillonne dans leur cerveau à ce qui 
palpite dans leur cœur. 

Mais, ce que je leur reproche, ce que je reproche en particu- 
lier à M. Boilvin, c'est de ne donner que de trop rares échantil- 
lons de leur savoir, et de paraître plus des hommes de réflexion 
que des hommes de création. Réfléchir, c'est bien en toutes 
choses; agir, c'est mieux. Dans une œuvre, on ne dit jamais 
qu'une partie de sa pensée; surtout dans une œuvre de chevalet. 
C'est à peine si l'on parvient à dégager et à mettre en lumière une 
certaine acuité du regard et une réelle maîtrise de facture. Tout 
ce qu'on porte en soi est esquissé; rien de ce qu'on ambitionne 
n'es', achevé; pourtant, l'imagination d'un artiste a besoin de ce 



136 



T.E SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 



que j'appellerai des soupapes de sûreté. Elle bouillonne, elle est 
surchauiïée; et le meilleur moyen de la dégager, n'est-ce donc 
pas en laissant couler sur la toile ou sur le papier, en des 
esquisses, en des recherches, cette lave que le volcan sans cesse 
eu travail tend à rejeter. Et, en dehors de l'imagination, la 
nature et la vie n'olTrent-elles pas chaque jour, à chaque 
heure, des spectacles tels que celui qui en est le spectateur ému, 
se sent le besoin de fixer en quelques traits, les grandes lignes 
qui ont retenu sa vue, émotionné son âme. Et ainsi, les maté- 
riaux s'ajoutent aux matériaux; les aspects particuliers d'un site 
le complètent; les expressions multiples d'une créature humaine 
la particularisent; des fragments de sensations se soudent les 
uns aux autres, et forment un tout pénétrant. 




LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C'% EDITEURS 

197, IIOI'LKVAIID SAFNT-GKRM AIN, PAHIS 



PREMIÈRE ANNÉE 



SALON 



DES 



AUL AH IvL LISTES 



FRANÇAIS 



TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




.\ Socit'lé des Aquarelliste;- français est aujourd'hui une iuslilulion. 
Elle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d"un Salon; Salon plus discret, plus con- 
centré que celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
sous le titre : Lk Salon des Aqiiaiell/sles français. 

Cette publication contiendra une monographie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Eugène 
Montrosier, et la reproduction par la photo.ffravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des Aquarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salun des Aquarellistes français formera un charmant volume format in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une tiés jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

Prix de l'ouvrage complet 70 Ir. 

Divisé en 20 fascicules hebdomadaires à 3 fr. 50 

// sera tiré 2o exemplaires ituméroi<!s sur papier des maniifaetwes du Jupon, ('preuves 
avant la lettre, au prix de 150 franes ronvraije eonipht. 



PARIS. — TV P. O ClIAMtîKOr. 




PARIS 
LIBRAIRIE ARTISTIQUE. - II. LAUNETTE ET C-, ÉDITEURS 

107, BOULEVARD S AI NT- G ER JI A l.\ , 197 



•4rdt* Fascicule. 

// 



Prix : 3 fr. 50 




LOUIS FRANÇAIS. 




-M. 



■^ '■^^"^ ^ ^^té dit sur l'art d'hier ot tout est à 

■'^)^^îyi %W "^^''^à^ ^ redire quand on regarde un sujet peint 



^.It'lv par M. Français. Il est comme une vivante 

'i'i'-^* I iri i >'> ' protestation du passé contre le présent; 

Jf protestation tellement éloquente que le 

critique se sent parfois indécis et qu'il 

n'ose pas se prononcer. 

M. Français personnifie admirablement celte forte génération 

d'artistes qui, il y a soixante ans, s'insurgea contre la convention 

qui réglementait le paysage et s'en fut demander à la nature le 

secret de l'inéluctable vérité. 

Songez qu'à l'époque que j'évoque on en était encore à la 
« Théorie du paysage ou Considérations générales sur les beautés 

3.Ï 



138 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

de la nature (|iio l'art peut imiter et sur les moyens qu'il doit 
employer pour réussir dans cette imitation», par J.-B. Deperthes, 
avec épigraphe de Delille : « Observez, constatez, imitez la nature.» 

La théorie de la nature prévalait sur son examen ; on appre- 
nait à la connaître dans des livres alors qu'il eût été si simple de la 
bien regarder et de se laisser aller au charme qu'elle dégage, aux 
impressions qu'elle procure, aux beautés multiples qu'elle recèle. 
Dépouillés des fleurs de la rhétorique, un bouquet d'arbres, une 
prairie avec des bestiaux qui paissent, une rivière avec des saules, 
un moulin que fait tourner un torrent écumeux, un ciel boule- 
versé, un soleil se couchant dans une gloire ne paraissaient pas 
assez nobles. Le public et les maîtres de l'Institut en étaient 
encore au Poussin, à ses pompes et à ses œuvres. La terre telle 
que le créateur nous l'a donnée manquait de distinction. Un peu 
plus on aurait couvert les nudités dontValenciennes se détournait 
en rougissant. 

C'est dans ce courant d'idées que M. Français a grandi; et 
c'est pour s'y soustraire qu'il s'est jeté résolument dans les sen- 
tiers défendus, et qu'y ayant trouvé des émotions il y est retourné ; 
qu'enfin il ne les a plus jamais abandonnés. Cependant quelque 
chose lui est resté des initiations premières, quelque chose de bon 
et de profitable : la science de la composition, et surtout la préci- 
sion du dessin. Ce n'est pas tout à fait la qualité dominante des 
paysagistes actuels, aptes à rendre vite une impression ressentie, 
à enlever largement le motif qui les a attirés, mais sans cet acquis 
que donnent les fortes études et qui assure la durée à une œuvre. 

La nature n'est pas à montrer seulement dans ses négligences 
et dans le laisser-aller de son déshabillé. Elle est souvent grande 
et imposante, et elle demande, dans ce dernier cas, pour être bien 
traduite, un efl'ort de pensée autant qu'une manœuvre de main. 

M. Français va me permettre de renforcer mon idi'e à l'aide 
des exemples qu'il a mis sous nos yeux avec la Vue (ht château et 
(le la ville de C/issofi (prise du jardin des demoiselles Paviol) 



F. L. Français 



•^ 



VUE T CHATEAU ET DE LA VILLE 
DE GLISSON 



..,.„,/. A H "►ï .1 >i 



ijijiiv i. 



-^ r\ f 'TTT/TT'l/i 



7:088 <i 




•>v 



LOUIS fran(,;ais. vm 

et la Viœ dit château de Clissoii (prise du jardin de l'hôpilal). 

Le premier de ces sujets est composé, ou plutôt la nature l'a 
composé comme une véritable page historique. Il se développe 
largement, montrant ses maisons jetées au hasard, accrochées aux 
flancs de la montagne, et le château toujours debout malgré les 
ravages des siècles, avec ses terrasses et ses tours dominant la cam- 
pagne. Des arbres centenaires éparpillent leurs branches puissantes 
sur le paysage, enveloppé d'une belle lumière qui rend les clairs 
plus gais et les ombres plus intenses. Une sérénité auguste s'étend 
sur ce morceau qui est sans contredit un morceau de maître. 

La Vue du château de Clisson est une variation sur le thème 
précédent. Seulement, ici, le château a toute l'importance. Il se 
voit perché là-haut, sur ses assises de granit et semblant défier 
le ciel. Que de souvenirs il évoque, et que de combats, d'embus- 
cades, de sièges, de tueries et d'incendies on ferait revivre si on 
voulait lire l'histoire écrite sur ses murailles et exhumer de la 
nuit du passé tous ceux qui l'habitèrent. C'est dans un océan de 
verdure que le peintre l'a vu, et il a dû être séduit par l'oppo- 
sition offerte entre le dur manoir féodal et ces arbres si verts qui 
prodiguent la fraîcheur et l'ombre au village planté au pied de 
la forteresse, et si gai, si riant, avec ses maisonnettes où courent 
les vignes et où grimpent les roses, et ses volets verts et ses toits 
rouges qui sont comme des notes joyeuses dans ce paysage de 
belle allure, baigné de la fluidité de l'air et doré des rayons volati- 
lisés d'un soleil se jouant derrière les branches. 

Ce que je ne puis rendre avec la plume, c'est la belle ordon- 
nance des deux aquarelles de M. Français, c'est l'envolée de la 
composition, c'est la solidité de l'exécution qui est à la fois 
volontaire et pleine de clarté, c'est le souffle de naturalisme qui 
passe sur les maisons, contourne les tours et le donjon, circule à 
travers les branches des arbres, suit la marche des nuages et se 
perd dans l'infini du ciel. 

Si vous qui me lisez vous avez la constance de faire ce que je 



[W 



LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 



lais, c'est-à-dire de vous asseoir devant les tableaux de M. Français, 
de vous isoler complètement de toute préoccupation, de forcer 
votre volonté à regarder avec votre âme, c'est-à-dire avec le 
regard intérieur, vous retrouverez dans cette expérience toutes 
les sensations et toutes les joies qu'une œuvre procure; et en 
même temps votre esprit ira vers la nature, cette grande éduca- 
trice des simples, cette grande consolatrice des souffrants, cette 
grande et sublime collaboratrice des poètes; et vous aimerez les 
artistes qui après avoir arrêté vos pas vous disent quelque chose ; 
ces artistes assez semblables aux panthéistes de l'antiquité puis- 
qu'ils élèvent chaque jour, avec leur talent, des autels à la 
gloire de l'éternelle et divine Nature. 




.itiTv i>i4îF* LldftARY 




EUGÈNE LAMl 




il^V^'^.^ ^^^iiAKESPEAUE ct MoHère voilà les livres de 
^^ chevet de M. Lami. Il les a lus, relus, 
'W^-^ commentés en des conversations qui étin- 

^^^^ yï(^' ccllent de mille feux, fait revivre en des 
pages pailletées d'esprit ou traversées 
de scènes tragiques. Il estime que ces 
r"^ deux génies personnifientcomplètement 
le Génie humain. Aussi s'est-il épris d'eux avec d'autant plus de 
raison qu'il les a fouillés profondément, peignant après ses dieux 
tous les sentiments et toutes les passions ; disant la tendresse, la 
grâce, l'amour, la jalousie ; indiquant l'ambition, la haine, la 
vengeance; passant des sujets les plus doux et les plus touchants 
aux péripéties les plus foudroyantes. Toute son œuvre repose sur 
les maîtres dont je viens d'évoquer les noms, ce qui n'a pas 
empêché M. Lami d'être à d'autres de moins grande envolée, 



36 



142 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

mais qui ont pourtant une belle place dans le paradis de l'art. 

Alfred de Musset a été complètement traduit en une suite de 
compositions du plus vif intérêt et qui déjà sont une rareté biblio- 
philique. Enfin, ce qui n'est pas moins piquant dans la vie 
d'artiste de M. Lami, cette vie qu'il poursuit depuis soixante-dix 
ans, c'est la reproduction fidèle de la société française à laquelle 
il a été mêlé sous tous les régimes, et dont il laissera en des 
pages prestes, mouvementées, pleines d'accent et de couleur, 
des traces éloquentes qui aideront les historiens de l'avenir à 
la restitution du siècle durant lequel le peintre aura vécu. 

Belle et noble vie consacrée toute à l'art et faite de dignité et 
de désintéressement. M. Lami est né en des temps bien différents 
du nôtre, en ce sens que toutes les préoccupations qui paralysent 
les plus vaillants n'existaient pas. Ou plutôt si elles existaient, les 
artistes aussi bien que les littérateurs n'y prenaient garde. Con- 
cevoir et exécuter une œuvre, tel était le but que poursuivaient 
les uns et les autres. L'œuvre serait-elle achetée? le livre serait-il 
édité? peu importait. On subissait véritablement l'influence domi- 
natrice de l'imagination; on éprouvait le besoin de jeter un cri 
de vérité sur la toile ou sur le papier; on manifestait non sans 
danger ses respects ou ses dédains; on se donnait rendez-vous, 
au Louvre, au moment du Salon, devant les toiles qui attiraient 
l'attention; on s'y félicitait, on s'y invectivait; on élevait tel 
maître sur le pavois, on jetait tel autre aux gémonies. Personne 
n'était d'accord, mais tous s'entendaient dès qu'il s'agissait d'un 
tableau marqué de la griffe des forts. 

Le Radeau de la Méduse, la Locuste de Sigalon, la Naissance 
de Henri IV de Devéria, la Barque de Delacroix, le Saiftt Sijrn- 
phorien d'Ingres... je ne cite que quelques noms, transformèrent 
le Salon carré du Louvre en un véritable champ clos. Un si bel 
enthousiasme enflammait la jeunesse d'alors, un si sloïque renon- 
cement aux joies matérielles la guidait, que même ceux qui se 
trompaient méritaient l'estime, et qu'ils l'obtenaient. 



Eugène Lami 



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HUSSARD 



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'.'■/rr ér**^é\f,/r^<T.. 



EUGENE LAMI. 143 

Près d'un siècle s'est écoulé depuis cette période qui paraît 
à nos sens si lointaine, et dont un faible écho arrive jusqu'à nos 
oreilles et un pâle reflet jusqu'à nos yeux. Mais des survivants 
restent; et par la rectitude de leur existence d'artiste, par l'éclat 
dont leurs noms ont été salués, par l'espèce de respect sacré qui 
les environne, on mesure, de haut, la pureté de leurs origines et 
la place qu'ils ont tenue quand les germes qu'ils avaient reçus se 
sont développés, épanouis, et que les œuvres comme des fruits 
mûrs se sont détachées de leur main. 

M. Robert-Flcury, M. Henriquel-Dupont, M. Lami ont été 
chez Gros et chez Girodet ou s'y sont rencontrés. Aussi quand on 
veut connaître toute l'histoire du siècle, c'est à eux qu'il faut aller. 
Des trois, M. Lami est le plus surprenant de lucidité, de mémoire, 
de jeunesse, oui, de jeunesse! Il écrit volontiers l'histoire à coups 
d'anecdotes, mais si pimpantes, si bien au millésime des dates 
qu'il rappelle, si bien au ton des personnages qu'il évoque, que 
c'est un charme que de l'ouïr. Sous sa parole pleine de juvéniles 
ardeurs le voile que les années tissent entre ce qui est aujourd'hui 
et ce qui fut hier se déchire, et la figure, l'œuvre, le poème, la 
partition, la plaidoicrie au barreau, le discours à la tribune, tout 
cela prend corps, s'anime, s'émeut, chante, pleure — et le Titien 
de l'aquarelle a trente ans ! 

Il est certain que M. Lami ayant conservé toutes les convic- 
tions de ses débuts, toutes les véhémences de sa facture tranche 
absolument au milieu de ses camarades de la Société des Aqua- 
reUistes. Il y est aujourd'hui ce qu'Isabey y était hier, ce que 
Français y sera demain : une protestation vivante. Il met toute 
sa force dans l'émotion, et toute son émotion dans la couleur. 
Sous ce rapport, il est un des derniers romantiques. Il précise 
l'héroïne de l'abbé Prévost et il dramatise le cabanon d'hôpital 
où Manon Lescaut lutte contre la maladie; il fait entendre le 
chant de l'alouette aux amants de Vérone; il jette la mère 
d'Hanilet pantelante sur le degré de son pric-Oicu, ne trouvant 



Itt LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS 

plus de prières à adresser au ciel et sentant à l'attitude de son 
fils qu'une épouvantable chose pèse sur elle, qu'elle l'enveloppe, 
qu'elle la serre, qu'elle l'étouffera; et au loin, visible à l'œil seul 
du justicier, le père d'Hamlet, cuirassé, casqué, menaçant, jette 
au ûls éperdu le : « Souviens-toi. » 

liichnnllll; Un By^acoimier ; Plusieurs Cavaliers ; Carabiniers, 
(jiinle impériale 1870; Église Saint-Rémij à Dieppe sont aussi des 
morceaux d'une vigueur et d'une précision remarquables. Quant 
à V Amende honorable (éventail), c'est une merveille d'arran- 
gement, un ragoût de couleurs savamment maniées, un ingé- 
nieux retour aux mœurs et aux costumes d'une cour d'amour, 
tenue en quelque château enchanté, sous le règne de sa Gracieuse 
Majesté Marie de Médicis. 




LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LALNETTE ET C'% EDITEURS 

19", nOILKVAIlD SAlNT-GKnMAIN, PARIS 



PREMIÈRE ANNEE 



SALON 



DES 



AUUAREI.LISI KS 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE iMONTROSIER 




A SonVlé dos .\qu;in'llislcs français est aiiicHiid'Iiiii iiiiiMii>li[Mlioii. 
Elle coiiipto clans son sein les artistes les [)his divers et les plus 
raflliiés. Elle tient dans les préoccujjations du publie et des 
amateurs la i)laee d'un Salon; Salon plus discret, i>lus con- 
centré que celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication annuelle 
,^ ^ sous le titre : Le Sahii des Aquarellistes français. 

Q^Bi! Âl t\ (jette publicatimi contiendra une monogra])liie humo- 

ristique et critique sur chaque peintre, i)ar M. Eugène 
Alontrosier, et la reproduction jiar la ]»hotogravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Société des A(|uarellistes nous a accordé le privilège de cette publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des AquarrlUsles français fnrniera un charmant volume format in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant c\w\ ou six sujets en photogravure 
formant en-lôte, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la distribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aquarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'otivrage complet. 

Prix de l'ouvrage complet 70 IV. 

Divisé en 20 fascicules tiebdomaduires à 3 f i . 50 

// sera tiré 23 exemplaires nuinérotés sur papier des manufactures du Jupon, épreuves 
avant la lettre, au pri.v de 150 francs l'ouvrage co/h/)/(7. 



TYP. U C II AU E ROT. 




PARIS 
LIBRAIRIE ARTISTIQUE. — II. LAUNETTE ET C% ÉDITEURS 

197, UOULKVARD S Al N ï - G li II M A I N , 197 



~1 JP Fascicule. 



^û 



Prix : 3 IV. 50 




AIMÉ MOROT 



'■^m'W'' Ildifdli qui figurait à l'Exposition des Aquarellistes, 

È^m'i serait peu propre à donner une idée du talent 

1^ It , l de M. Aimé Morot. Non pas que cette aqua- 

It-T-S^ ï>'^i relie manque d'intérêt en tant qu'habileté 

i l '^ I ''' ' k -i^" ^^*^ main et que délicatesse de facture ; 



mais elle est trop spéciale et, pourquoi 
^)l ne pas le dire? d'une poétique trop spé- 
-T^^vy '•■ -> cieuse. L'artiste a voulu rendre une scène 
qui a frappé ses yeux, fixer un épisode cynégétique dont il a 
été le témoin, et il nous montre un sanglier forcé par des 
chasseurs qu'on ne voit pas, et sortant, à la fois affolé et furieux, 
d'un buisson que la neige a blanchi, de même qu'elle recouvre et 
les sentiers et la forêt, dénonçant ainsi la piste du fauve à ceux 
qui le suivent. 

39 



134 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

Co Morot-lù est un fanlaisisle, s'essayaat à im genre non 
encore pratiqué par lui, et le faisant en homme familiarisé 
avec les labeurs de haut vol. 

Je vais, pour ceux qui ne connaissent qu'imparfaitement 
M. Aimé Morot, rappeler diverses phases de sa carrière, qui 
prouvent la divei'sité de son talent, et Tétendue de son imagi- 
nation. Comme toutes les natures inquiètes, portées aux décou- 
vertes, préoccupées de faire entendre un verbe nouveau plein 
d'un éclat sonore, et réchauffé d'une ])elle éloquence, M. Aimé 
Morot demande à tous les genres le secret du Beau; et son idéal, 
il l'a trouvé sur des sommets bien différents. 

Depuis 1880, il a parcouru le chemin de l'Ait, et ses étapes 
ont été marquées par des jalons glorieux. 

Successivement, sans hésitation ni faiblesse, nous l'avons vu 
embrasser ce cercle vertigineux qui commence à l'Histoire, passe 
par la Religion, touche à la Fable, s'arrête au Réalisme et se termine 
à l'Épique. Veut-on des dates et des titres? En voici : 1880, Le 
bon Sainnrifdin ; 1883, Martyre de Jésus à Nazareth; 1884, 
Dryade; 1885, Toro cotante; 1886, Rezonville, 16 août 1870. 

Toutes ces pages que j'aime à rappeler dénotent un caractère 
bien décidé, un tempérament volontaire, et en même temps 
laissent entrevoir chez le jeune artiste, une personnalité puissante 
qui tranche sur la banalité courante de la peinture contem- 
poraine. 

M. Morot est de ceux dont on se souvient, et dont les œuvres 
demeurent dans la pensée des observateurs qui les ont regardées. 
Je les vois toutes aussi distinctement que si elles avaient figuré 
au dernier Salon, et je vais, en les racontant, prouver que 
la mémoire est au moins une des qualités du critique. 

Dans le Bon Samaritain, M. Morot nous montrait un 
voyageur blessé, dépouillé et assis sur l'âne du Samaritain; 
celui-ci, également nu, soutient le pauvre homme dont le corps 
chancelle sur son épaule; ils descendent lentement un sentier 



Aimé Morot 



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HALL A L 1 



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7. . i . 



AIME MOROT. 155 

rocailleux dont les pentes forment le fond du tableau. Ces deux 
figures sont traitées avec une vigueur et une science remar- 
quables. 

Martyre de Jésus à Nazareth, est digne d'une époque d'enthou- 
siasme et de foi. Mais, les peintres doués ne regardent {»as 
le courant qui emporte leur époque, pour créer; l'émotion qui 
réside en eux, les invite à jeter leur pensée sur la toile, d'abord 
pour exprimer dos idées qui les surexcitent et les enlèvent; 
la crainte du public, considération secondaire, ne vient qu'après. 
Que de Christs en croix n'a-t-on pas faits depuis ceux des 
Primitifs, de Rembrandt, de Rubens, jusqu'à l'admirable A"e^« où 
Delacroix a placé, sur les genoux de la Vierge aux sept douleurs, le 
corps inanimé de son Fils qui vient d'être détaché du bois d'infamie. 
Cependant un artiste, un penseur, un poète, trouve toujours 
le moyen de donner une note nouvelle, avec un thème souvent 
traité. M. Morot l'a prouvé. La grande qualité qui se dégage de 
son tableau, c'est la science solidement établie, presque défini- 
tive, science d'un dessin à la fois impeccable et véhément, 
science d'anatomie superbe. Le Christ est attaché à la croix. Des 
liens resserrent son corps, meurtrissent ses bras et ses jambes ; des 
clous ont déchiré ses mains et ses pieds ; un coup de lance a percé 
son côté ; et les épines de la couronne placée autour de son front 
semblent avoir mis une auréole d'étoiles sur la tète d'un juste. 
Cette dernière, d'une expression sublime, s'est pour ainsi dire 
affaissée sous le poids des souffrances que le Dieu a voulu ressentir 
en homme, pour que son sacrifice fût plus complet. 

Dryade. — Figure accroupie au bord d'une source, et qui 
semble s'y mirer. Des fleurs couronnent la tète de cette véritable 
déité de la Fable, perdue dans quelque forêt sacrée, loin des faunes 
lascifs, et savourant, en pleine clarté et en pleine jeunesse, le 
charme mystérieux qui baigne toutes choses. 

Dans la toile d'une furie bien espagnole intitulée : Toiv 
calante, M. Morot a reproduit une boucherie indigne du pays 



156 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

du Campeador, avec la sauvagerie grandiloque d'une scène de 
Goya. 

Rezonvillej 16 août 1870. — La charge fameuse des cuirassiers 
français se ruant contre la cavalerie allemande. Mêlée héroïque de 
soldats combattant tous pour la patrie, dans la folie suprême de 
la bataille, et lancés en avant vers la mort, sous l'éperon suggestif 
du devoir. Au milieu de cette composition pleine de fougue et 
d'émotion, l'idée palpite ; et, au-dessus d'elle, sereine et altière, 
paraît planer l'image meurtrie de la Mère commune. 

Voilà une partie du bagage du peintre ; et les souvenirs des 
travaux accomplis et des triomphes rencontrés, se dégagent 
des créations sorties de la Légende et de l'Histoire, et des thèmes 
échapp'' d'un cerveau plein de mirages, de féeries, de rêves et 
de figures radieuses ! 





JEAN-PAUL LAURENS 




UR les ruines du passé, tel est le titre donné 

à Tunique aquarelle exposée par M. Lau- 

rens. Sujet philosophique qui prêterait à 

de longs développements; sorte de thème 

symholique que l'artiste a esquissé et 

peint largement, presque comme une 

fresque. 

Usant de la latitude accordée à tout peintre qui cherche ses 
concepts dans le domaine de l'idéal, et qui remplace des faits par des 
émotions, il a fait sortir des limbes du moyen âge les vestiges 
d'un palais à l'architecture massive. La partie que nous en voyons 
est ouverte; de larges baies terminées en haut par des arcades, 
lesquelles sont supportées par des colonnes trapues, laissent voir 

40 



158 LE SALON DES AQUARELLISTES FRANÇAIS. 

une galerie, et dans cette galerie des mausolées frustes. Nul ne 
sait qui y repose, car aucune figure tombale n'y est couchée. Est- 
ce un chef de bandes qui y dort le sommeil éternel? Ou bien, 
celui dont les cendres sont murées dans le granit, a-t-il porté de 
son vivant le casque empanaché et les éperons d'or des sei- 
gneurs? Ou encore, est-ce une femme dont la beauté a ensan- 
glanté toute une province, et dont les charmes vainqueurs sont 
tombés en poussière impalpable, et que le néant a repris tout 
entière puisque aucun nom ne peut nous guider? Tout dit que ce 
palais appartient à une époque barbare ; et les chapiteaux bizar- 
rement travaillésqui couronnent les colonnes, indiquent eux-mêmes 
la main des imagiers naïfs qui les fouillèrent. C'est bien le passé 
avec ses ombres, ses mystères, ses ruines. Mais, de même que la 
nature a raison de l'hiver, et que, chaque année, les lilas et les 
roses renaissent du sol que la neige a couvert, et que la gelée a 
fendu, l'humanité que rien n'arrête, et les sentiments de l'homme 
que rien ne paralyse, continuent à se manifester ; et c'est pourquoi 
M. Laurens cherchant une antithèse qui répondit à son inspira- 
tion a placé, côte à côte avec le sépulcre, la jeunesse, la confiance 
et l'amour. Il a trouvé piquant de faire asseoir sur les dalles qui 
recouvrent des tombeaux, une jeune fille ayant debout, auprès d'elle, 
celui à qui elle a donné sa tendresse. C'est vraiment une idylle 
dans un cadre tragique, mêlant la fleur d'espérance que rien ne 
peut tuer, à la pensée des morts que rien ne peut faire revivre. 
De l'aquarelle en elle-même je n'ai rien à dire, si ce n'est que 
le tempérament volontaire du peintre Fa incité à exprimer 
des pensées fortes et dramatiques. Mais oo qui me touche 
surtout, ce qui m'intéresse, ce qui fait que cette page malgré 
mes objections ne me laisse pas indifférciil, cl (|ui' j'y suis 
revenu, c'est sans conteste parce que j'y ai trouvé une idée; c'est 
parce que j'ai compris le peintre posant une sorte de point 
d'interrogation sur son papier pour savoir ce que le public com- 
prendrait. Je ne me flatte pas d'avoir répondu pour la foule. 



J. Paul Laurens 



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SUR LES RUINES DU PASSÉ 



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JEAN-PAUL LAURENS. 159 

mais je me trouve satisfait d'une interprétation qui me semble 
admissible. 

Il ne faut pas trouver trop vite la solution de certains pro- 
blèmes sans quoi ces derniers manquent de portée. Et il est bon 
que, devant une œuvre peinte, celui qui regarde se demande : 
« qu'est-ce qu'a voulu faire tel peintre? » et qu'il réponde. C'est 
la preuve indéniable que l'artiste est plus qu'un praticien; qu'il 
se dégage poète, historien, humoriste; qu'il compose en rêveur, 
qu'il restitue en savant, qu'il explique en philosophe. 

« Sur les ruines du passé » qui donc plus que M. Laurcns 
pourrait s'y arrêter? Il a dû souvent, en pleine apogée de sa répu- 
tation, jeter un long regard en arrière, et mesurer l'énorme 
distance qui se déroule entre son point de départ et son point 
d'arrivée. Serappelle-t-ilFourquevaux? « petit village verdoyant, 
ombreux, perdu au milieu des plaines ardentes du Lauraguais. » 

Sa jeunesse fut rustique ; ses premières impressions furent 
imprégnées de la forte saveur d'une nature sauvage, avec des 
horizons austères où se perdait sa pensée. Son premier livre fut 
un Livre d'heures ; les rudiments de l'art lui furent donnés par 
des artistes ambulants, courant de village en village, et peignant 
pour des chapelles primitives, des Descentes de croix et des 
Assomptions. La peinture, tout comme le théâtre grec, a son 
chariot de Thespis ! M. Laurens y monta sur ce chariot qui portait 
sa fortune future et, à travers des paysages ensoleillés, des 
déserts rocailleux, suivant le cours de ruisseaux coulant rapide- 
ment, il marcha de longs jours, de compagnie avec la nécessité, 
aux prises avec la faim, en butte aux désespoirs fréquents, souf- 
frant déjà des désillutions que le grossier entourage qui l'exploitait 
faisait supporter à sa chimère. A Toulouse, il respira. Recueilli 
par un parent, il fut admis à l'École des Beaux-Arts de la ville, 
y fit de l'apides progrès, et remporta le |)rix fondé par la munici- 
palité, pour permettre au meilleur élève de l'Ecole d'aller passer 
trois ans à Paris. Ce furent pour M. Laurens des heures double- 



160 LE SALON DES AQU.VllELLlSïES FRANÇAIS. 

mont heureuses, celles qu'il enlendil sonner à Toulouse; elles lui 
ouvrirent les yeux de rànie et ceux du cœur : du même coup, 
M. Villemsens qui fut son professeur, développa un tempérament 
d'artiste merveilleusement doué, et créa un homme. 

Voilà (( les ruines du passé » d'un peintre; ruines désolées 
mais non lugubres, et au miUcu desquelles il devait, lui aussi, 
goûter les joies d'une idylle (|ui dure toujours. Et puisqu'il a 
voulu montrer que rien ne meurt, et que sur les tombeaux la 
passion peut s'épanouir, qu'il me permette de lui répondre que 
des luttes, que des misères, que de la faim même, l'âme sort victo- 
rieuse, et que l'Art s'épure dans la douleur et se fortifie dans les 
larmes. 




LIBHAIUIK AUTISTigi E. — II. LAUNETTE ET C'% EDITEURS 

197, DOl'LKVAKU S.M.NT-GKnXlAlN , PAItlS 



PREMIERE ANNEE 



SAEON 



DES 



AU LA lilvI.LJSTl^S 

FRANÇAIS 

TEXTE DE EUGÈNE MONTROSIER 




A Sociélé des A(iuuiollistcs français est aujourd'hui une instiliilioii. 
Klle compte dans son sein les artistes les plus divers et les plus 
raffinés. Elle tient dans les préoccupations du public et des 
amateurs la place d'un Salon; Salon jjIus discret, plus con- 
centré cjue celui des Champs-Elysées, mais non moins 
intéressant. 

Or, nous voulons fonder une publication aiunielle 
sous le titre : Le Salun des Aquarellisles français. 

t^'iêtte publication contiendra une monograiihie humo- 
ristique et critique sur chaque peintre, par M. Kugène 
iMontrosier, et la reproduction par la idiotoifravure 
de plusieurs œuvres de chaque exposant. 
La Sociélé des Aquarellisles nous a accordé le privilèsTe de celle publication, et 
tous nos efforts tendront à nous en rendre digne. 

Le Salon des Aquarellisles français formera un charmant volume formai in-S 
colombier divisé en vingt fascicules contenant cinq ou six sujets en photogravure 
formant en-tête, planches hors texte, et culs-de- lampe. Nous apporterons la plus 
grande variété dans le choix et la disiribution des sujets. 

Avec le dernier fascicule, une très jolie couverture en fac-similé d'aiiuarelle 
sera offerte à tous les souscripteurs à l'ouvrage complet. 

Piix de l'ouvrage complet 70 IV. » 

Divisé en 20 fascicules hebdomadaires à 3 fi-. 50 

Il sera tiré 23 exemplaires numêrott's stir papier des munufacture^^dti Jupon, épreuves 
avant la lettre, au prix de 150 francs roiiiraye complet. 



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